Francis Reusser, l’enfant terrible que son pays honore

RécompenseAffaibli mais battant, le cinéaste veveysan reçoit samedi le Grand Prix du canton de Vaud, qu’il sait si bien filmer.

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À 77 ans, Francis Reusser est en convalescence postopératoire. Il espère être présent samedi à Lausanne.
Photo: Charlotte Krieger

Combatif À 77 ans, Francis Reusser est en convalescence postopératoire. Il espère être présent samedi à Lausanne. Photo: Charlotte Krieger

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«J’étais en route pour faire mes radios chez le médecin lorsque mon téléphone a sonné. C’était Cesla Amarelle, qui me dit: «Je ne vous connais pas, mais j’ai une bonne nouvelle pour vous!» Francis Reusser a doublement tendu l’oreille, les bonnes nouvelles étant denrée trop rare en cette période où, selon le dicton chiraquien, les emmerdes volent en escadrille. En recevant le Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture, le cinéaste voit son œuvre récompensée. Et l’homme de 77 ans trouve un regain de force pour affronter une convalescence postopératoire longue et éprouvante, qui pourrait le retenir loin de la cérémonie lausannoise samedi matin. Francis Reusser partage bien des qualités avec Jean-Luc Godard, son confrère et premier lauréat dans la catégorie cinéma de ce prix créé en 1987, mais pas celle de la misanthropie: l’impétueux fera tout pour être présent.

Vendredi dernier, il recevait encore au CHUV, affaibli du corps mais pas de la tête, râleur comme on l’imagine contre son environnement quotidien de pantoufles et de couloirs, lui qui n’avait jamais fréquenté les hôpitaux qu’en visiteur. Pas facile de presser la touche «pause» pour ce vorace qui fit de sa passion son métier et sa vie, ce fada de caméras qui interrompt l’entretien pour filmer son interlocuteur avec son smartphone, histoire de lui démontrer l’efficacité bluffante d’une application de montage vidéo. Aidé par son fils Jean, il a même réalisé un court de 15 minutes sur ses jours d’infortune, depuis son lit d’hôpital et sur son téléphone portable. Son appétit pour la nourriture est maigre, celui pour la vie transmuée sur écran demeure impérieux.

Sauvé par le cinéma

«J’ai commencé mes premières images en super-8 à l’âge de 19 ans. J’ai essayé un nombre incalculable de machines, que j’ai gardées pour la plupart. J’ai tenté toutes les aventures avec le cinéma, toutes.» Et Reusser ne parle plus ici seulement de technologies. Fils d’ouvrier décédé quand il était ado et d’une mère qu’il ne connut jamais, le Veveysan a toujours affirmé que le cinéma l’avait sauvé. Le Grand Prix vaudois honore ce demi-siècle jeté à corps (et à fonds) perdu(s) dans le septième art, en acteur et en témoin de la vie culturelle romande, qu’il la filmât au passé (sur les pas de Ramuz avec «Derborence» et «La guerre dans le Haut Pays», de Rousseau pour «Ma nouvelle Héloïse») ou au présent («Vive la mort», la critique sociale du «Grand soir», Léopard d’or à Locarno en 1976). «On m’a souvent pressé de réitérer ce qui avait le mieux marché, comme les films en costumes. Mais j’ai toujours agi selon mes envies, en diagonale. J’ai fait désespérer certains!» (Rires)

Ce jusqu’au-boutisme revendiqué lui a valu des fiertés, des joies et des victoires. Des blessures, aussi. Il constate qu’il s’est «fait quelques ennemis» mais le regrette bien moins que ses projets gâchés, toujours furieux au souvenir de «La Trinité»: il y a dix ans, cette adaptation du roman de Jacques Chessex fut déboutée à deux reprises par les experts de la Commission de l’encouragement du cinéma de l’Office fédéral de la culture. Motif invoqué? Il manquait un «final impact» au scénario. «Toute l’écriture avait été achevée avec Jean-Claude Carrière. Deux cent mille francs fichus en l’air! Notre coproductrice française nous a demandé: «Qu’est-ce que c’est que ce pays?»

«J’en ai fini avec l’ego»

Alors, Francis Reusser saisit-il comme une petite revanche l’hommage que lui porte le canton de Vaud? «J’en ai fini avec l’ego. Mais je reçois avec bonheur et sans fausse modestie ce prix. J’ai obtenu des récompenses à Locarno (qui n’est pas vraiment la Suisse), au Festival de Cannes, aux César, à la Berlinale… Le seul pays qui ne m’avait pas marqué son intérêt, c’était le mien. Ça me touche d’autant plus que je n’ai rien demandé.» Les 50'000 francs à la clé? «Sur un compte d’épargne. Je n’y toucherai pas, ça donnera un peu de fric à mon fils. Je vis avec mon AVS, 2500 balles par mois. Je suis clair et net là-dessus, personne ne pourra me reprocher quoi que ce soit. Je ne possède rien à part mes films et nos machines.»

Fier de son extraction populaire comme de son indépendance taillée à larges coups de gueule, le résident de Bex a trouvé ses richesses dans son art. De la même façon qu’il monta ses premiers bouts de films en chapardant des chutes de pellicules à la Télévision suisse romande, il a couru sa vie entière d’un financement l’autre pour graver ses 13 longs-métrages. «Comme tout le monde, à 20 ans, je crachais sur la Suisse. Je rêvais d’être ailleurs, mais c’était une connerie. Vivre ici m’a permis de travailler de tout le temps. Aurais-je fait une carrière plus flamboyante en France? Je ne sais pas. Au contraire, j’aurais peut-être eu plus de tentations de tout laisser tomber. J’étais excessif, longtemps l’homme des bars. Je le paye sans doute aujourd’hui.»

Film somme

L’an dernier, avant la valse des hôpitaux, Francis Reusser a sorti «La séparation des traces», émouvant autoportrait doublé d’une réflexion sur la transmission, la mémoire, le passage sur cette Terre et ce qu’il reste ensuite. Avec une inventivité de gosse, il y multiplie les astuces filmiques, jongle avec les supports, exhume ses bandes favorites, dépoussière ses VHS et envoie à son fils ses fichiers par e-mail, mettant son expérience unique, presque patrimoniale, au contact des technologies les plus contemporaines. «Je suis en train de me radicaliser!» sourit le vétéran. Une passion ainsi préservée, pure et communicative, valait bien un Grand Prix, sans doute.

Créé: 20.09.2019, 11h32

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Les autres lauréats

Outre le Grand Prix d’une valeur de 50'000 francs remis à Francis Reusser, la Fondation vaudoise pour la culture honore plusieurs artistes cantonaux.

• Prix culturel vaudois (20'000 francs)
Yann Gross (photographie) et Tiphanie Bovay-Klameth (théâtre).

Diplômé de l’Écal, le premier explore comment l’humanité façonne son environnement. Formée à la Manufacture, la seconde est membre du collectif Gremaud-Gurtner-Bovay.

• Prix de l’éveil (20'000 francs):
Shanju (arts vivants).

Compagnie et école équestre, elle met la question animale au centre de son travail. En 2017 et en 2018, elle a investi le Théâtre de Vidy avec ses animaux.

• Prix du rayonnement (20'000 francs):
Fragmentin (media art).

Au croisement de l’art et de l’ingénierie, le trio lausannois questionne l’impact des technologies sur notre quotidien, en particulier leur capacité à le contrôler.

• Prix du patrimoine culturel immatériel (20'000 francs):

Céline Grandjean (chant choral).

À la tête notamment du Chœur de la cathédrale de Lausanne, de l’Union Chorale de La Tour-de-Peilz et du Chœur de la RTS, la musicologue fut cheffe des chœurs adjointe de
la Fête des Vignerons 2019.

Infos pratiques

Cérémonie publique de remise des prix
Musée cantonal des beaux-arts (MCBA)
Lausanne
Samedi 21 septembre (11h)

La cérémonie est complète.

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