François Rollin: «Je n’entretiens pas la tristesse»

HumourL'homme abandonne la scène mais pas sa fantaisie de l’absurde. Sa dernière tournée passe par La Tour-de-Peilz, vendredi.

François Rollin insiste: «On peut ne pas parler cul et être drôle.» Le sexagénaire s’y emploie depuis trente ans en trublion du monde de l’humour. Mais la norme a fini par lui faire rendre les armes.

François Rollin insiste: «On peut ne pas parler cul et être drôle.» Le sexagénaire s’y emploie depuis trente ans en trublion du monde de l’humour. Mais la norme a fini par lui faire rendre les armes. Image: LEA CRESPI

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Les cancres du rire facile et les vandales de l’humour aseptisé, bref les bons élèves du professeur Rollin, n’ont rien pu y faire! Sa décision de quitter la scène et son artillerie lourde est irrévocable et ce n’est pas son droit à la retraite que l’humoriste, 65 ans dans quelques mois, a fait valoir en juillet dernier. Pour le dire, le ton était celui de l’évidence, exactement le même que le Prix Raymond Devos de la langue française utilise pour faire rire depuis trente ans. «C’est contraint et forcé, confiait-il au journal Le Monde, que j’arrête. Je jette l’éponge. Que voulez-vous, j’ai des compliments, mais ça ne se vend pas.» Plus triste encore, François Rollin, l’homme qui a filé le virus aux plus talentueux de l’actuelle génération – Vincent Dedienne, qui le met en scène, Arnaud Tsamère, qu’il met en scène –, tranchait: «Ce serait obscène de poursuivre.»

L’annonce a fracassé son public, une pétition pour que cette institution de l’humour intelligent revienne sur sa décision a reçu le paraphe de 1628 inconditionnels, mais le site Internet de l’humoriste n’affiche plus que six dates, sans compter celle de vendredi à La Tour-de-Peilz. François Rollin y tiendra son pupitre de professeur répondant aux centaines de milliers de lettres reçues chaque jour. Coup de fil.

Des adieux qui n’en étaient pas, c’est du déjà-vu. Qu’en est-il des vôtres?

Ça n’a rien à voir avec un engouement qui serait né à la suite de mon annonce, je termine juste les dates prévues, parce qu’on ne va pas punir les quelques-uns qui auraient encore envie de me voir. Mais s’il y a de nouvelles demandes, des directeurs de théâtre qui insistent, je sais les gérer, j’y vais avec ma formule «mains libres», c’est-à-dire moi tout seul sans les lourdeurs d’une production comme Le Professeur Rollin se re-rebiffe. Là, j’ai compris, l’entreprise est vaine, arrêtons de prendre des coups. Et si, à l’avenir, il y a encore une place pour moi dans le réseau, c’est sans ces contraintes.

Cette décision portait l’empreinte de la tristesse, y est-elle encore?

Non, elle est passée dans la mesure où elle ne sert à rien. La déception demeure, le motif reste mais je n’entretiens pas la tristesse. Ce serait une flamme délétère.

Avec le recul, votre décision dépasse-t-elle l’urgence personnelle pour poser un constat plus large?

Je n’ai pas attendu l’été dernier pour le faire! L’humour est sorti du champ artistique pour rejoindre le monde de la consommation depuis que les commerçants s’en sont emparés. Un état de fait visible depuis dix à quinze ans qui continue à se vérifier. Tout a changé, les enjeux commerciaux sont gros, l’humour y a laissé son âme d’émancipateur de la société – son rôle fondamental – pour devenir de plus en plus fonctionnel. Il est passé dans le clan du divertissement avec ce que cela implique en termes de langue de bois, plus rien n’est remis en cause. C’est peut-être sympa de divertir, on rigole un peu, on parle beaucoup cul, mais ça ne fait pas bouger les choses. Voilà! Moi je suis et reste attaché à l’humour anticipateur, sachant bien qu’il n’intéresse pas un Michel Drucker. Il ne comprend pas ce que je dis. Je l’aime bien, ça n’a rien à voir, mais c’est fondamentalement un commerçant, le même qui aurait pu dire à Van Gogh: «Allez Vincent, sois conséquent, personne n’aime ce que tu fais, essaie autre chose!»

Et l’honneur de l’humour? C’est presque de la désertion…

Ah non, je ne nourris aucun fantasme messianique! Qu’est-ce que ma petite histoire face à l’état de la planète, de la société et de toutes ces choses autrement plus inquiétantes? C’est tout simplement que je n’avais plus les épaules pour me battre contre le pot de fer, ni la force de subir des défaites supplémentaires. Peut-être que l’inversion des courbes de l’humour se fera dans vingt à vingt-cinq ans, peut-être que les gens découvriront alors qu’ils ont fait le tour de cette rigolade qui ne mène nulle part. On l’a vu du temps où la norme était à la succession de sketches de quatre minutes trente chacun pour faire un spectacle, et que nous avons réussi à démontrer que le théâtre, ce n’était pas ça, et qu’il fallait raconter une histoire d’un bout à l’autre. La formule s’est fait sa place. Et même en face de ce stand-up vaguement communautaire et du tout à l’humour.

Et c’est ce moment-là que vous choisissez pour tout arrêter. Cynique paradoxe.

Mais c’est justement parce qu’il est sur toutes les plates-formes que l’humour n’en est plus. Il ne s’élève plus contre quelque chose et se contente d’être une sorte de langue de bois incapable de changer quoi que ce soit au réel. C’est du comique que l’on consomme! Mais l’héritage de Desproges, ce n’est pas cet humour consensuel qui va dans le sens du public. Dire que l’on va jusqu’à faire des études de marché, ça fait rire, ça passe, sinon, ça casse. Mais faire de l’art, c’est choisir, ce n’est pas comme… je ne sais pas, vendre de l’huile d’olive.

Vous avez encore des dates devant vous, dans quel état d’esprit entrez-vous en scène?

On dira que tant qu’il y a de la voix, il y a de l’espoir! Et… cette banalité-là, elle est bienvenue. Disons surtout que je ne suis ni aigri ni amer, mon histoire n’étant pas la seule chose qui cloche, mais la preuve que la médiocrité a gagné quelques points. Ça ne change rien à mon passage sur terre, peut-être étais-je trop tard, peut-être trop tôt. Quant aux dates encore à venir, ça fait bizarre et un peu fin de règne. Un sentiment mélangé au plaisir de me retrouver avec les gens qui vivent et pensent la même chose que moi. Parce que lorsqu’on a entendu certains dire de mon humour qu’il est intelligent mais pas drôle et que dans les salles, nous sommes 500, parfois 800 à savoir que oui, c’est drôle, que ça ne parle pas de cul, mais que c’est drôle quand même, alors… ça fait du bien. J’y vais donc à reculons comme quand on sait que la fin de quelque chose approche, mais après je suis content d’y être, parce que je sens que je n’ai pas fait ce chemin en vain.

Et comment le poursuivre?

Oh là… disons que j’ai encore au moins trente ans devant moi, il peut se passer beaucoup de choses. Je vais continuer mes apparitions à la télé, même si c’est alimentaire plus que mon kif. Je vais faire des bouquins, écrire pour les autres. Il y a cinq ou six fers au feu, ils ne devraient pas tous s’éteindre. (24 heures)

Créé: 13.02.2018, 18h12

En dates

1953
Naît à Malo-les-Bains (F).
1988
Scénarise la série Palace et crée le Professeur Rollin.
1992
Rejoint Les Guignols de l’info.
2003
Crée Le Professeur Rollin a encore quelque chose à dire.
2007
Joue le roi Loth dans Kaamelott.
2014
Lance Le Professeur Rollin se rebiffe.
2017
Annonce qu’il arrête la scène.

Infos pratiques

La Tour-de-Peilz
Salle des Remparts
Vendredi 16 février (20 h)

www.spectaclesboelands.ch

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