Frédéric Beigbeder n’a plus envie de se marrer

LittératureLa dérision permanente cache le dérisoire ambiant, nous dit le romancier dans «L’homme qui pleure de rire». Interview.

Frédéric Beigbeder ne comprend pas que l’on puisse rire tout le temps, surtout à la radio… dont il s’est fait virer.

Frédéric Beigbeder ne comprend pas que l’on puisse rire tout le temps, surtout à la radio… dont il s’est fait virer. Image: JF PAGA

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«En 1999, dans «Nouvelles sous ecstasy», je décrivais mon rêve d’une émeute populaire, ici au Café de Flore. C’est finalement le Fouquet’s qui a été saccagé.» Frédéric Beigbeder trempe sa barbe dans son jus d’orange, apporté par un serveur impec qui l’a salué par son prénom. L’écrivain a donné rendez-vous dans le fameux bistrot parisien, un choix qui se révèle vite autre chose que le cliché mignon de la part du dernier héraut d’un germanopratisme cool: Beigbeder réclame lui aussi sa «safe zone». Un lieu de sécurité et de bienveillance, un endroit hors du temps et des réseaux, lui qui se décrit «fêlé» – comme une assiette trop usée, donc, pas comme le noctambule sans limite de ses jeunes années.

Dans «L’homme qui pleure de rire», il en raconte les dernières gestes: une ultime chronique sur France Inter, le 15 novembre 2018, si foireuse (il n’avait rien écrit) qu’elle lui valut le même jour son limogeage après trois années de billets matinaux en roue libre sur la «première radio de France»; une odyssée nocturne sur les Champs-Élysées, la veille, entre les flammes des «gilets jaunes» et la chaleur des strip-teaseuses moldaves; une nausée envers l’agressivité générale, démultipliée par la violence des réseaux sociaux et camouflée derrière des murs de rires obligés. Fiction gonzo, roman introspectif mais aussi pamphlet acide qui travestit à peine le nom des humoristes de la chaîne publique, ce livre joyeusement désespéré joue la petite musique «houellebecquienne» d’une fin de soi rencontrant la fin du monde dans un éclat de rire.

Votre éviction de la matinale de France Inter vous a plus secoué qu’on ne l’aurait cru. Pour beaucoup, c’était le terme logique d’une longue mission kamikaze au dilettantisme revendiqué.
J’ai surtout trouvé que mes collègues n’étaient pas bons camarades ce matin-là. Quand vous voyez quelqu’un qui se noie, vous lui lancez une bouée, le pauvre. Pour le roman, cela m’a servi. J’ai toujours exploité mes moments de faiblesse, surtout s’ils sont en public. J’ai été ridicule devant la France entière, je devais en faire quelque chose! Pareil quand je me suis retrouvé en garde à vue pour avoir sniffé de la coke devant une boîte de nuit.

Vous dites que votre carapace est brisée…
Je sens ça, oui. Mais ça n’a rien à voir avec France Inter. Après avoir beaucoup donné là-dedans, je ressens un ras-le-bol du rire cynique et une envie de sincérité, de simplicité, de beauté. Il me reste une vingtaine d’années à vivre, je n’ai plus de temps à perdre avec de l’agressivité. Mais elle est partout. Que chacun – sur Twitter ou Facebook – puisse dire ce qui lui passe par la tête, avec haine et inculture, ne me semble pas un progrès.

Vous en voulez beaucoup, dans votre livre, à la «démocratie pouêt-pouêt» et à la culture de la galéjade systématisée dans les médias, notamment France Inter. Oui. Je pense que la violence se nourrit du travail de sape des humoristes qui ne s’aperçoivent pas que par leurs leçons de morale ils pavent la route au populisme. Avant l’élection de Donald Trump, absolument tous les humoristes américains se le payaient. Et il a été élu, parce que les gens ont ressenti le poids de ce discours unique, agaçant, qui renforçait l’impression d’une classe élitaire, urbaine et éduquée, d’une sorte de camp du Bien qui ne se remet jamais en question et revendique son infaillibilité, en l’absence de grands penseurs et d’idéologies.

L’humour audiovisuel a pourtant toujours existé. Qu’a-t-il de neuf aujourd’hui?
Jusqu’au début des années 2000, en France, vous aviez les Guignols, quelques humoristes et imitateurs, et voilà. Rien à voir avec l’omniprésence actuelle. Il existe un humour de fond comme il y a des musiques d’ascenseur: on vit avec cette routine admise où chaque événement doit être tourné en plaisanterie. Notre-Dame brûle? Vite, on fait une chanson! Quand le dézingage par l’humour est présent à chaque fois qu’un responsable politique intervient, ça devient un peu dangereux et surtout lassant. À France Inter, j’ai dû vanner le candidat à la présidentielle François Fillon, ce qui était extrêmement facile: il était déjà fini, à terre, en dépression. On ne débat pas avec un humoriste, on le subit.

La dérision est pourtant une arme critique essentielle!
Bien sûr, je ne remets pas cela en question. Les caricaturistes de «Charlie Hebdo» sont morts pour cette liberté fondamentale. Mais elle perd en force quand elle devient permanente et, surtout, prévisible. Face à l’indignation généralisée et au retour de bâton des réseaux, les humoristes vont dans le sens du vent. Il ne faut surtout pas risquer d’offenser qui que ce soit. Il y a tellement de sujets tabous qu’on fait de l’eau tiède. Ou alors, comme «Libération», «Les Inrocks» et l’émission «Quotidien», on va dans la même indignation, on se scandalise pour les mêmes choses. Mais face au réchauffement climatique, à l’homophobie ou à la violence policière, on ressent tous de l’indignation! On n’est pas obligé de la surjouer. Cela donne un fleuve de sirop où chacun fait trempette avec délectation. Et si l’on dit que le sirop nous écœure, on est illico taxé de raciste, réac, homophobe, etc. Ne pas réagir à l’actualité, c’est finalement être réellement libre.

L’humour sur scène, avec le développement du stand-up, connaît lui aussi une santé inédite. Le rangez-vous dans le même sac de votre énervement?
Il participe à cette ambiance, bien sûr. Pourquoi payer un mec pour rire de ses vannes pendant une heure et demie puis rentrer chez soi encore plus triste est-il devenu une industrie essentielle du divertissement? J’ai donné à mon roman un titre en forme de smiley hurlant de rire, qui est l’un des plus usités. Je le trouve effrayant. Ce visage est celui de notre société, un ricanement hystérique qui rend dingue, un monde qui pleure de rire face à tout ce qu’il a d’anxiogène.

Plus d’une année a passé depuis votre nuit marquée par les actes de violence des «gilets fluos», comme votre double Octave Parango les nomme. De peur, avez-vous exagéré leur poids insurrectionnel?
Non, nous restons proches d’un climat d’insurrection. Regardez: le président va au théâtre, les réseaux localisent sa position et des centaines de mutins de Panurge rappliquent pour l’emmerder. Le lendemain sur France Inter, Charline Vanhoenacker fait une chronique où elle le compare à Louis XVI attaqué par la plèbe des miséreux – ou comment toujours prendre le camp du peuple fantasmé, même si on n’en fait pas partie soi-même. Il aurait été plus intéressant de s’interroger sur la violence géolocalisée via Instagram. Un président qui va au théâtre, on peut aussi lui foutre la paix. Et si on n’est pas d’accord avec lui, il y a assez de moyens de s’exprimer. Mettre sa tête au bout d’une pique, je trouve cela inadmissible.

Cette nuit blanche que vous racontez, vous l’avez vraiment vécue?
Souvent. J’ai condensé en une seule nuit six mois d’anecdotes et d’expériences plus ou moins outrancières. Je logeais à l’hôtel près des Champs-Élysées, rue de Berri, durant les actes les plus violents des «gilets jaunes». Le quartier était à feu et à sang. J’arrivais le mercredi soir, je faisais le tour des bars, c’était surréaliste.

Qu’avez-vous fait de votre nuit passée?
Je me suis couché de bonne heure.


Ce qu’en pensent «nos» humoristes

Omniprésent et omnipotent en France selon Frédéric Beigbeder, l’humour se porte bien en Suisse également, merci pour lui. Trop bien? Vincent Kucholl, qui a lu «L’homme qui pleure de rire» et cartonne depuis dix ans entre capsules web et radio, émissions télé et spectacles à succès, aurait pu se sentir concerné par le propos du romancier. Oui, mais dans le bon sens du terme: «J’ai franchement eu du plaisir à le lire. Et je suis assez d’accord avec la réalité qu’il décrit: ce constat d’une boulimie d’humour est assez exact. C’est très symptomatique d’une époque qui ne va pas bien et pose un emplâtre sur une jambe de bois, en ne prenant rien au sérieux car tout semble dérisoire. Cela dit, j’ai l’impression qu’il vise surtout les auteurs de billets d’humeur, les flingueurs radiophoniques qui ont des têtes de Turc et donnent une vision morale des choses – ce fameux «humour de gauche». Je ne pense pas qu’avec Vincent Veillon nous soyons dans ce registre politisé. Quand on prend la parole, je considère qu’on est investi d’un rôle constructif: on aime thématiser, vulgariser, problématiser, aider à comprendre, notamment le fonctionnement de nos institutions. Si l’humour peut encore me secouer? Peu. On est tellement habitué que je ne suis plus tellement surpris.»

Marina Rollman, elle, n’a pas lu le livre et tient une chronique sur France Inter. Elle récuse d’entrée tout ordre de censure interne de la radio, qui n’a pipé mot sur le roman de Beigbeder. «Tout le monde s’en tamponne pas mal, à vrai dire. J’ai en revanche écouté des interviews sur la question de la blague permanente… mais on pense un peu tous ça depuis cinq ans, non ? Infotainment, bruit médiatique, blaguisation du réel via la meme-ification du monde... oui oui oui. Nihilisme, pour autant, je ne crois pas. Juste un changement de forme. Je ne trouve jamais Beigbeder surprenant, réellement incisif, voire juste pertinent. Il dit des trucs un peu mous sous couvert de semi-provoc détachée qui n’y croit pas. Il a un truc de laquais anguille qui me fait perdre du temps parce qu’à chaque fois j’attends quelque chose et puis, non, au bout d’une heure, toujours rien. C’est lui, je crois, qui a fait de sa vie un semi-geste ironique et qui crie à l’honnêteté quand la démarche le rattrape.»

Créé: 04.02.2020, 21h45

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