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«Comme Frédéric Dard, je suis rebelle de race»

Avec le maître du verbe, le cinéaste producteur Jean-Pierre Mocky a vécu gloire et bide. «L’anartiste» franc-tireur se raconte avant sa venue au Salon du livre romand à Fribourg.

Si la mémoire de Jean-Pierre Mocky erre parfois dans la tentation mythomane, il se pose en indéfectible ami de Frédéric Dard.
Si la mémoire de Jean-Pierre Mocky erre parfois dans la tentation mythomane, il se pose en indéfectible ami de Frédéric Dard.
AFP

Le temps n’a pas calmé ses ardeurs viscérales, pas plus que son impétuosité cinématographique. «Mocky soit qui mal y pense», affiche en titre ses derniers Mémoires, et le pirate du septième art en veut toujours. À 85 ans, des projets plein les bras, Jean-Pierre Mocky ramasse ses souvenirs à la pelle. Invité au Salon du livre romand, à Fribourg, le gentleman gangster autoproclamé y rendra hommage à Frédéric Dard. Aux portes du paradis avec «Y a-t-il un Français dans la salle?» en 1982, le tandem vit l’enfer avec «Le mari de Léon», dix ans plus tard. Et même le purgatoire d’une amitié refroidie, quand le romancier ne prend pas le parti du cinéaste pour l’imposer sur «La vieille qui descendait dans la mer». «Je lui en ai voulu de ne pas se battre avec Jeanne Moreau, qui voulait un autre que moi.» Mais ces drôles de paroissiens resteront complices à la vie, à la mort.

Que gardez-vous de Frédéric Dard?

Oh, grosse affaire d’abord, «Y a-t-il un Français dans la salle?», près de 5 millions de spectateurs! Avec Jacqueline Maillan, Jacques Dutronc, Victor Lanoux, le succès à l’étranger! Puis «Le mari de Léon», best-seller en librairie, nous l’adaptons ensemble. Sélection acclamée au Festival de Cannes, échec total en salle. À cause de son sujet, bien sûr.

Pourtant, dites-vous, ce n’était pas une simple histoire d’homosexualité.

En fait, «Le mari de Léon» raconte les amours d’un jeune assistant pour son patron. C’était l’histoire authentique du secrétaire de Robert Hossein. Frédéric Dard la connaissait, car il avait beaucoup travaillé avec lui au théâtre. Il a voulu montrer la passion platonique d’un homme pour un autre. L’adapter fut périlleux. Alors même que le livre ne parlait pas de rapports physiques, tous les acteurs se défilaient. Bon, ça m’amuse avec le recul. Car c’était tordu mais pas comme les gens ont pensé, c’était plus mignon: l’assistant lorgnait aussi la femme de l’homme dont il était amoureux! Un tabou pour un autre. Hossein a rejeté le rôle, Alain Delon aussi. En hypersensible écorché, Frédéric en a conçu beaucoup de dépit.

Pas vous?

Oh, Frédéric Dard aimait la reconnaissance, j’y suis moins attaché. Lui qui était acclamé en écrivain ne comprenait pas, par exemple, que dans les années soixante son commissaire préféré prenne un bide à l’écran (ndlr: «Sale temps pour les mouches» et «Béru et ces dames»). Et même avec Lanvin et Depardieu ensuite, ce fut un échec. C’était pas bon, c’est vrai.

Que lui apportiez-vous?

Nous sommes restés amis par-dessus tout. Je me souviens d’un incident dramatique. À l’époque du «Mari de Léon», Frédéric a voulu se pendre. Il se passe une corde au cou à Genève, la chaise tombe, le fracas alerte la bonne, le sauve. Puis le film sort en Suisse, et un critique de la «Tribune de Genève» écrit: «Quel dommage que Frédéric Dard ne se soit pas pendu ce jour-là!» Bon, qu’un type un peu bourgeois n’aime pas le langage, assez vigoureux, du film… Mais le descendre ainsi! Alors je suis allé là-bas pour lui casser la gueule (sic!).

Vous n’avez jamais craint la bagarre.

Nous vivions une communion artistique d’autant plus fascinante que de son vivant, malgré les honneurs, Frédéric Dard a toujours été disputé. Maintenant qu’il est mort, le voilà réhabilité dans sa splendeur. Mais nous avions une même tournure d’esprit.

Malgré votre penchant iconoclaste?

Nous nous étions rapprochés quand sa fille Joséphine avait été enlevée, en 1983. Il y avait plein de sang dans la chambre, il l’a crue assassinée. J’étais là, je l’ai vu souffrir, plonger dans l’eau pour remettre la rançon. En y repensant, Dard a eu une vie d’artiste très difficile. La confusion, déjà, de son travail avec de la littérature de gare, parce qu’il sortait un polar par mois. Or derrière, sous le pseudo de San Antonio, il y avait son œuvre réelle, ces grands livres que j’ai adaptés.

Portez-vous, vous aussi, un masque?

Frédéric n’avait pas le physique de ce qu’il était, il aurait voulu être beau, c’était un problème. Il se réfugiait dans l’écriture. Moi, j’ai des masques, plusieurs même! Pour d’autres raisons. J’ai fait des films avec Bourvil, Fernandel, le Suisse d’origine Michel Simon, d’autres avec Deneuve ou Serrault. Et en parallèle j’ai tourné des trucs fous, fauchés, ceux que je perpétue aujourd’hui en DVD. En Suisse, cela détonnerait, les cinéastes y sont plus respectables, de qualité certes. Moi, comme Frédéric Dard, excessif et révolutionnaire, je suis rebelle de race. C’était mon double, mais le malheur a voulu qu’il meure. Sans hommage à la télévision, en plus!

Vous avez adapté d’autres géants, vous ont-ils autant marqué?

Raymond Queneau était un homme affreux, le contraire de l’intellectuel populaire qu’était Frédéric Dard. Marcel Aymé, était un poète comme lui, mais de la terre paysanne, il passait par le conte. Jean Anouilh avait une langue onirique. Chacun était différent et inépuisable.

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5e Salon du livre romand

Fribourg, débats, expositions, conférences Divers lieux, sa 16 - di 17 fév.www.salondulivreromand.ch

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