«Sur «Gabrielle», Johnny me laissait seul avec son public»

InterviewL’harmoniciste Greg Zlap a accompagné «le Taulier» durant dix ans. Confidences avant son concert, mercredi à Pully.


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Ils ne sont pas nombreux à avoir reçu de Johnny Hallyday un bisou admiratif sur le front, en public. Et quel public: sur YouTube, la performance de Greg Zlap, tenant seul avec son harmonica les dizaines de milliers de fans sur le solo de «Gabrielle», figure parmi les moments cultes des concerts du chanteur. C’était en 2016, quelques mois avant sa disparition. Au téléphone, «son» harmoniciste évoque avec une émotion toujours palpable le souvenir de celui qui propulsa son drôle de nom (Zlap pour Szlapczynski) vers des sommets de popularité inespérés pour un joueur de «musique à bouche». Le musicien de 48 ans en fera la démonstration mercredi à Pully, après avoir aussi collaboré avec -M-, Francis Cabrel et même Vladimir Cosma, rare harmoniciste assez précis pour tenir le «lead» devant un orchestre symphonique.

Comment êtes-vous venu à cet instrument?
J’ai grandi à Varsovie. À l’âge de 13 ans, j’ai reçu un harmonica de mon oncle, qui vivait aux États-Unis. Ce ne fut pas un coup de foudre: j’ai essayé comme tout le monde de souffler dedans, et ça ne donnait pas grand-chose. Jusqu’au jour où je suis tombé sur un disque du bluesman Little Walter, qui m’a sidéré. Je ne comprenais pas comment on arrivait à sortir de ce petit instrument des sons aussi incroyables! J’ai décidé d’en percer tous les secrets. J’avais beau écouter Kiss, je suis venu au blues par l’harmonica. Plus tard, ma mère est allée travailler à Paris pour l’Unesco, je l’ai accompagnée. Je me destinais à des études d’informatique mais je passais mon temps à chiner des disques avec un harmonica sur la pochette. J’ai rencontré par cet exercice Jean-Jacques Milteau, qui est devenu mon parrain musical et m’a présenté dans le milieu.

Comment l’harmonica est-il perçu par le grand public en 2019?
C’est marrant car il s’agit de l’instrument le plus vendu au monde, en termes d’unités. On a tous un grand-père qui en avait un et c’est un cadeau qu’on fait aux enfants. Pourtant, on le relègue à des clichés de camps scouts ou de western. Le blues puis la pop ont changé la façon d’en jouer. Il n’y a pas besoin d’être virtuose: Bob Dylan n’a absolument aucune technique mais il transporte les gens à la moindre note. Cet instrument joue tout seul, on peut en tirer quelque chose dès qu’on a une âme de musicien.

Est-il au moins nécessaire d’avoir un harmonica de bonne qualité?
Il n’y a pas d’harmonicas vraiment onéreux, en tout cas pas les miens. Je joue des Hohner, la marque historique. Plus précisément le modèle Marine Band, qui coûte une trentaine de francs. Quand j’ai rencontré Johnny, en 2007 à l’occasion du tournage d’une pub, c’est d’ailleurs la première chose qu’il m’a demandée: «Tu joues sur un Marine Band?» Je suis resté sans voix, car il faut connaître l’harmonica pour sortir un truc comme ça. On est resté une heure à parler de blues avant d’enregistrer la chanson.

Il jouait lui-même de l’harmonica?
Non. Je lui ai donné un cours! Il avait surtout une vraie vision de l’instrument, il en voyait le potentiel. C’est rare, d’habitude on ne sait pas trop quoi faire d’un harmoniciste dans son groupe. Ce n’est pas qu’un instrument qui fait pouet pouet derrière le chanteur. Johnny m’a poussé à faire le show, à prendre le solo de «Gabrielle», ce qui était une immense preuve de confiance.

Si vous deviez garder un seul souvenir de votre collaboration de dix ans?
Ce solo. C’est vraiment devenu un phénomène un peu mythique. Il me laissait seul avec son public durant presque tout le morceau, au milieu de la foule. Les musiciens ne jouaient plus. Tenir un stade tout seul avec un harmonica, c’est un défi. Surtout, la réaction du public était géniale, preuve que l’harmonica peut prendre tout l’espace. C’est un instrument qui marque les gens, le seul que l’on joue en respirant, de façon simple et intuitive. Johnny m’a dit un truc très touchant: «Tu ne joues pas avec ton harmonica, tu chantes avec.»

Votre public est-il celui de Johnny?
C’est difficile de répondre car le public de Johnny, franchement, c’est tout le monde. Il rassemblait plusieurs générations et des curieux qui venaient découvrir le phénomène de scène. Bien sûr, j’ai fait la connaissance de fans purs et durs qui viennent à mes concerts. Pour autant, je ne fait pas de reprises de Johnny, sinon une chanson inspirée de ses «Portes du pénitencier». Nous sommes en groupe, format et énergie rock. Nous jouons surtout des compositions originales et des grands monuments de blues.

En 2017, vous avez participé à son ultime tournée, avec les Vieilles Canailles autour d’Eddy Mitchell et de Jacques Dutronc. Hallyday était très malade. Était-ce difficile?
Parfois, oui. On imagine sa difficulté à monter sur scène. Mais je ne l’ai jamais vu s’économiser, ni en répétition ni en concert. Il avait une force incroyable pour aborder le show. Le public restait toujours au centre de ses préoccupations. Les Vieilles Canailles ont été une énorme victoire pour tous.

Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois?
Après les 17 concerts de la tournée, à Carcassonne. Et puis, cinq mois plus tard, à la Madeleine (ndlr: l’église parisienne où eurent lieu ses obsèques, le 9 décembre 2017). On a joué pour lui mais il était avec nous, d’une certaine manière. Sa guitare était là, accordée, son micro était branché, il y avait même un prompteur avec les paroles qui défilaient. La foule chantait pour lui et nous on entendait sa voix en retour.

Créé: 14.05.2019, 20h05

Info

Pully, CityClub

Me 15 mai (20 h). Complet.
Loc.: reservation@cityclubpully.ch

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