Le genre est un ring, les drag-queens nos champion(ne)s

ReportageDe Genève, la Haus of GeneVegas essaime à Lausanne, invitée par la Fête du Slip à un match de catch queer pour célébrer «toutes les sexualités».

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Sang et déhanchés. Des coups de latte. Un baiser. Images rémanentes d’une soirée qu’on dirait hors norme. C’était il y a une semaine, lors des «préliminaires» de la Fête du Slip, à Lausanne, sixième édition d’un festival extraordinaire en ce qu’il agrège sans frontières de communautés les interrogations sur le genre, le sexe, l’identité. À suivre ce week-end encore, le Slip embrasse large, célébrant «toutes les sexualités». Est-ce le signe d’un changement de société? Il faut voir. Il faut toucher. On y court.

Ce soir-là, les Docks, fleuron rock de la capitale vaudoise, accueillent un match de «catch queer». Sur le ring, une frétillante smala de drag-queens mêle les fastes de leurs corps transformés aux physiques non moins exaltés des catcheurs. Deux représentations s’affrontent, se complètent. Deux seulement? Beaucoup plus en vérité.

Ces drags-là, il faut voir comment elles vont, rassemblées sous l’enseigne de la Haus of GeneVegas. Le collectif a vu le jour à Genève il y a quatre ans. Depuis six mois, ces nouvelles «reines» s’activent comme jamais. C’est à Lausanne, au D! Club. À Genève, à la Fonderie Kugler, l’Écurie des Cropettes et le Théâtre de l’Usine.

Travestis en tous genres

GeneVegas. Le nom constitue en soi un hybride. Las Vegas, Genève: des paillettes autour du Léman, comme sur les visages. Transfiguré par le maquillage, le vêtement, le postiche, l’individu X devient Ballkanika Trauma, jeune fille de l’est barbouillée de rouge à lèvres, Jaja Jadore la «stop model», l’insaisissable Moon en tenue aérobic. Nina Nana? Comme Frida Nipples, elle est une femme «biologique» et nécessite autant de travail pour devenir son personnage. Frida raconte: «Avant, on disait faux-queen. Dans la communauté, ça posait problème. Biologic-queen alors? Aujourd’hui, la distinction n’a plus cours. Performer la féminité en tant que femme biologique, ou la masculinité – dans ce cas, on est un drag-king – c’est jouer sur le genre, c’est ce que j’aime. Il m’arrive d’avoir des seins, des grosses fesses et une moustache.» Féminité, masculinité, ou autres, toutes les identités sont construites, que l’on peut déconstruire. «Les femmes se déguisent tous les jours. Les hommes aussi. Ce sont des codes, des normes. Que nous, drags, décadrons.»

«Le drag, c’est une étude sociale sur ce qu’est être une femme, ce qu’est la beauté.» Paroles de Drue Zila, la diva aux ongles acérés, née homme. Où l’on constate que tout ce qui détermine la beauté féminine est inconfortable: «Faire du drag, c’est jouer de ce qui est acceptable. Une femme doit se maquiller? On en fait trois fois plus. On simule des formes de femmes qu’on exagère. La drag-queen n’est pas tant une femme qu’une illustration.» Un rêve? «Un personnage qui n’a pas besoin de se confronter au réel. Comme le théâtre, c’est une performance.» Laquelle, selon Drue Zila, sera reçue de la même manière dans la communauté gay ou hétéro. Les temps changent. Drag-queen, on en fait même des ateliers. «Make up and drag», annonçait la Fonderie Kugler en mars dernier. Drag pour tous!

D’un collectif éphémère, monté pour la réouverture du Palais Mascotte, est née une «maison», la Haus of GeneVegas: les anciennes, les «mères», fondent des familles avec leurs «filles», établissant des solidarités, jusqu’aux petites dernières, les «baby-queens». Moyenne d’âge: 25-30 ans. «On ne fait rien de nouveau. On revient à quelque chose qui est encore inscrit dans l’esprit des gens, analyse Ballkanika Trauma. Mais notre génération est sans doute moins encline à descendre dans la rue pour réclamer le mariage pour tous. Notre manière de militer, ce sont les soirées. Ce sont des thèmes, tels que «Sucer c’est trumper» ou «Daze & Purple». L’avantage de la drag-queen, c’est de pouvoir toucher facilement les gens.» Jusqu’au festival Electron, face à un public de masse, en avril dernier. «Arriver avec cette sous-culture qu’est le drag dans une soirée ni gay, ni lesbienne, ni trans, nous en sommes très fières.»

Soigner le cadre

Retour côté public. Voir la surféminisation, contempler le méta humain, qu’il soit loufoque ou très sérieux, découvrir une barbe par-dessus le bustier, une jambe velue sur talon, c’est pénétrer de facto dans la réflexion sur le genre. «Remettre en question la binarité masculin-féminin, voilà ce qu’on démontre par l’exemple pour inviter le public à en faire autant», admet Nina Nana. Subversif, oui. Éducatif, aussi. «Voir, et avoir à disposition tous les possibles, est libérateur», ajoute Frida Nipples.

Lorsque l’on questionne les anciens, un constat s’impose: «Un vrai mouvement se développe qui englobe femmes, hommes, trans, homos ou pas», relève un pilier romand du cabaret, Pascal Morier-Genoud, Catherine d’Œx à la scène, comédien et travesti. Le décloisonnement va grandissant. Les bars communautaires s’ouvrent à la mixité, les cafés hétéros suivent. Ainsi du Saint-Pierre, à Lausanne: le dimanche, c’est paillettes, et ça fait rêver. Des réseaux se créent, des tournées s’organisent, Mado de Montréal est attendue à Genève et Lausanne à la fin de mai. Cette émergence est mondiale. On va à Lyon dans les soirées Garçon Sauvage. À Genève, le collectif Queer Fish, né il y a quatre ans, organise des soirées «non binaires», créant «des espaces queer pour le public qui en a besoin», résume Blaise, du collectif, qui soutient des artistes tel Krudas Cubensi, duo de hip-hop cubain queer féministe. «Si militantisme il y a, il est intrinsèque. Il s’agit de faire des choix, d’artistes, de cadres, en veillant à la bienveillance, au respect de chacun. Et cela commence par se remettre soi-même en question.»

La matrice de 360

Faire le portrait de la Haus of GeneVegas revient, dans une large mesure, à raconter la nuit et la fête. Historiquement, et il faut remonter aussi loin que les années 30, travestis et drag-queens sont apparus dans un milieu clos: espaces privés des clubs, des appartements. À Genève, il y eut la Garçonnière, toujours active. Puis le squat Brigitte, aujourd’hui disparu. L’association 360, premier regroupement local «lesbienne, gay, bi, trans, intersexe et queer», acronyme LBGTIQ, en est l’émanation, qui fête en 2018 ses 20 ans. «S’habiller différemment, comme on le désire, on le faisait chez Brigitte, en obligeant les visiteurs à se changer. Mais lorsqu’il s’agit de participer, les Genevois ont toujours été frileux, contrairement à ce qui se passe à Lyon ou Zurich», note Rolan Delorme, responsable des activités festives de 360. En revanche, le Genevois ne rechigne pas à rester «voyeur».

Mentionner les soirées débridées de 360 Fever, c’est rappeler le terreau dont se sont nourries Queer Fish et GeneVegas. «Le flou dans les genres et les sexualités, c’est récent. Le côté show des GeneVegas, en revanche, aurait pu exister de tout temps. Sauf qu’aujourd’hui, il sort du spectacle pur pour s’adresser à un large public. Ce faisant, la personne lambda, queer ou non, s’y intéresse sans qu’il y ait nécessairement une conscience politique. On peut y voir un acquis: chacun peut désormais penser à sa personne.» «C’est également l’envie de pallier une certaine morosité, constate encore Pascal Morier-Genoud. Grâce au burlesque, la sexualité devient spectacle, avec cette volonté de parler du genre.»

Identités au choix

Mentionnons encore les Sœurs de la perpétuelle indulgence. Visages blancs, coiffes monacales, elles promeuvent «la joie multiverselle» et expient «la culpabilité stigmatisante». Lancé en Californie dans les années 70, l’ordre a essaimé jusqu’en Suisse, avec le Couvent des Grues. Catherine d’Œx en fait partie, en tant que «grenouille de bénitier»: «Depuis vingt-cinq ans, les Sœurs mènent un gros travail de prévention du sida. Aujourd’hui, de quoi doit-on parler en 2018, sinon d’humanisme!»

On ne saurait terminer ce tour de Romandie sans mentionner Greta Gratos, figure de la Genève alternative. «Personnage évadé d’un mauvais roman, ni travesti, ni drag-queen, ni humaine», selon son réceptacle terrestre Pierandré Boo, Greta dit ceci à propos de la Haus of GeneVegas: «J’ai une grande tendresse pour ces petites qui débarquent. Elles ont envie de faire les 400 coups. Elles ne sont pas encore figées.» Les manières cancanières évoquent-elles cette émission menée par la célèbre drag-queen nord-américaine RuPaul, ces concours de drag «à qui se jettera le plus par terre, à qui montrera le plus son cul»? Phénomène significatif d’une époque difficile: «Notre société est schizophrène. Tout se mélange, on tend à échapper au genre y compris dans le quotidien, on peut enfin prétendre vivre selon sa propre identité. Pourtant, on se fait beaucoup plus insulter aujourd’hui qu’il y a trente ans. Les phobies de ce qui n’est pas soi se manifestent de façon plus larvée que par le passé.»

Et si le hors-norme devenait la norme? Auquel cas, les drag-queens ont un rôle à jouer. Celui de révéler, en chacun de nous, ce qui sous-tend des choix en apparence anodins. Ce soir – manquais-je d’idées? – j’ai choisi de sortir «en homme»… (24 heures)

Créé: 11.05.2018, 21h02

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