Gibrat perche le dessin au plus haut

Voix et chapitres L’auteur du «Sursis», du «Vol du corbeau» et de «Mattéo» se confie dans un très bel artbook.

"Jeanne - Les toits de Paris", affiche réalisée en 2003. Gibrat a sélectionné lui-même ses meilleurs oeuvres pour "L'hiver en été". "Mon ambition est de capter en desseins les sensations que me procurent les choses" raconte l'auteur dans cet artbook riches en images séduisantes. Image: GIBRAT/ED. MAGHEN

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À 40 ans tout rond, sa vie professionnelle bascule. Jusque-là, Jean-Pierre Gibrat collectionne les succès d’estime. Ses albums avec le scénariste Jackie Berroyer enthousiasment la critique BD, mais le grand public ne suit pas vraiment. S’il vibre un peu, le lecteur, c’est pour l’érotique «Pinocchia», écrit par Francis Leroi, et pour l’onirique «Marée basse», imaginé par Daniel Pecqueur. Deux récits complets qui laissent leur dessinateur circonspect. «Depuis mes débuts, j’avais au mieux l’impression de stagner, au pire, la sensation d’une longue descente», raconte Gibrat dans un passionnant entretien mené par la journaliste de France Inter Rebecca Manzoni. Abordant tout à la fois le goût de l’auteur pour l’histoire, sa passion pour la musique et sa manière bien à lui de croquer d’accortes héroïnes, le dialogue s’insère dans un artbook riche en images séduisantes. «L’hiver en été» privilégie son travail durant ces vingt dernières années, sa meilleure période, marquée par les diptyques «Le sursis» et «Le vol du corbeau», ainsi par sa série «Mattéo».

Au fil des pages de ce beau livre, Gibrat se dévoile. Au milieu des années 90, quadra en prise au doute, il constate qu’il a perdu le culot graphique de ses 25 ans. Lui qui a la dent dure contre la plupart de ses collègues se pose une question existentielle pernicieuse: «Et toi, qu’est-ce que tu as foutu depuis tout ce temps?» Déçu par ses précédentes collaborations, il décide de s’atteler à un récit très personnel, «Le sursis». Pour la première fois, il prend en main le scénario et le dessin d’un album dans lequel il met beaucoup de lui-même, jusqu’à l’intime. L’histoire d’amour entre Cécile et Julien, les deux personnages principaux, c’est aussi la sienne. S’il s’inspire d’une romance qu’il a effectivement vécue, Gibrat situe sa BD pendant la Seconde Guerre mondiale. Peut-être parce que, comme il le confie à Rebecca Manzoni, son «dessin n’est malheureusement pas approprié au contemporain». Mais surtout parce que la première moitié du XXe siècle le fascine. «L’Occupation est un moment historique fort, où l’on trouve une grande amplitude de comportements chez les gens. […] Toutes les périodes d’exception ont un effet de loupe sur l’humain. D’un point de vue romanesque, pour raconter des histoires, tu as forcément plus de matière.»

Quand il se lance dans «Le sursis», Gibrat décide de s’affranchir des règles académiques qu’il appliquait jusqu’ici en matière de couleurs, de lumière et de trait. «Je me suis dit: «Fais simplement confiance à ce que tu ressens.» Bingo! Cette fois, les gens le suivent, et massivement. «J’avais l’occasion de rendre le lecteur amoureux de Cécile. Je ne m’en suis pas privé», glisse l’auteur, qui a sélectionné lui-même les dessins en couleur directe reproduits en grand format dans «L’hiver en été».

On tombe vite sous le charme de ces planches originales exemptes de phylactères, de ces illustrations surtout réalisées en marge des albums. Car Gibrat – et c’est plutôt inhabituel chez les auteurs de bande dessinée – prolonge volontiers l’univers de ses livres à travers des images très léchées. Certaines ont atteint des sommes records ces dernières années lors de ventes aux enchères. En 2016, lors d’une vacation organisée par Christie’s, seize de ses œuvres ont trouvé preneur, totalisant plus d’un demi-million de francs. Sortis ou non de leur contexte, ses personnages prennent ici leurs aises à la terrasse d’un café, dans le métro ou sur une plage. Lors d’une exposition récente, un visiteur a soufflé à Gibrat: «Quand on voit vos dessins, on a envie d’entrer dedans.» Le dessinateur a rosi de plaisir: «Pour moi, c’est le plus beau des compliments.»

«Gibrat. L’hiver en été» Artbook, Éd. Daniel Maghen, 175 p.

(24 heures)

Créé: 20.04.2019, 18h14

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