Gil Roman, un créateur en équilibre sur le fil de ses doutes

RencontreLe directeur du Béjart Ballet Lausanne travaille sur sa prochaine chorégraphie et remonte la «IXe Symphonie» du 12 au 17 juin à Lausanne pour l'année Beethoven.

Gil Roman et le Béjart Ballet Lausanne retrouveront le 4 mars leurs locaux repensés et rénovés au chemin du Presbytère.

Gil Roman et le Béjart Ballet Lausanne retrouveront le 4 mars leurs locaux repensés et rénovés au chemin du Presbytère. Image: Florian Cella

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Les fringues s’empilent dans cette atmosphère habitée par l’effervescence et la conjugaison d’activités multiples. Sur la table, ce sont les tasses de café qui s’entrechoquent, indices d’une consommation à la chaîne. Et dans sa position centrale, le cendrier débordant en dit tout autant! Mais il n’y a pas d’intrus dans le Portakabin de Gil Roman – le retour du BBL dans son Presbytère tout neuf est prévu le 4mars –, plutôt une absence: le directeur artistique fait sans ordinateur, même son téléphone portable n’est pas à portée de bras… Par contre plus encore que les apparences, plus que ce joyeux bordel ou que les senteurs zen, ce qui emplit le lieu, c’est un immense, intense écran de pudeur. Il intimide! Gil Roman est prêt à s’exposer pour le «Casse-Noisette» donné à l’Opéra ce samedi après-midi et ce soir encore, pour «La IXeSymphonie» qui sera de retour à Lausanne en juin ou pour la tournée au Japon en six villes. Mais se placer au centre de la conversation ne l’intéresse pas!

Après Athènes en décembre, les dates s’enchaînent: Lausanne, Charleroi, Paris, Tokyo. Le seul changement d’année vous suffit-il pour renouveler les énergies?
C’est un peu plus compliqué que ça, notre rythme étant saisonnier, il rend difficile une organisation dans la continuité. Là, ça turbine, mais c’est mieux dans ce sens qu’avec pas assez de contrats. En plus, comme nous vivons au cœur de la société, nous sommes confrontés à ce qu’elle subit. Un virus qui essaime dans le monde, un volcan qui pénalise le trafic aérien, une situation politique qui change, il faut faire avec, s’adapter. D’ailleurs, le Festival de Hong Kong qui nous attendait avec «Dixit» en mars vient d’annuler son édition.

Vous évoluez en groupe, dans un milieu animé d’une même passion, c’est presque un circuit fermé…
Ce n’est pas vraiment comme ça que je le vois. Si nous sommes tous les jours ensemble, si on se connaît bien et que cela constitue un socle, cela ne veut pas dire que nous vivons ensemble. Chacun a son espace, une vie en dehors, libre même lorsque nous sommes en tournée. Heureusement! Heureusement aussi que la donne a changé pour les jeunes générations qui n’ont plus la passion exclusive. Ils font leur métier à fond mais dans une société qui les attire vers d’autres intérêts.

Vous vivez une vraie différence générationnelle?
(Rires.) Je sens surtout que je ne suis pas de la génération de mes danseurs! Les réseaux, je n’y suis pas. Ma vie, c’est ce que je fais et je fais de la danse, la communication du pauvre. Il me semble que les gens communiquent beaucoup sur ces réseaux pour ne pas dire grand-chose; ce qui relève du constat, surtout pas du jugement. Quand je pense à ma génération, je suis né dans les années 60, en 1960 même, on avait cette liberté immense, c’était fou. Incroyable. On avait l’impression que tout était possible. Aujourd’hui, cette notion s’est terriblement rétrécie, ça doit être dur pour eux.

Cette société laisse-t-elle une trace dans vos chorégraphies?
Bien sûr, je suis nourri par ce monde, par mes danseurs, je ne me limite jamais à un sujet de départ. En ce moment je travaille avec le musicien lausannois Richard Dubugnon. C’est l’histoire d’une rencontre. L’un et l’autre avions envie de travailler ensemble mais nous n’en sommes qu’au tout début. On cherche, on verra le devenir de cette rencontre.

Le fameux doute, un ami ou un ennemi?
À force, je vis avec mais je ne le conseille à personne. On ne dort pas, le cerveau toujours en alerte. La création – je crois que c’est l’avis d’un peintre –, c’est résoudre les problèmes qu’on se crée. C’est très juste.

On dirait que vous ne vous faites pas de cadeau?
Je ne sais pas ce que ça veut dire! Par contre, je sais que lorsqu’on a envie de trouver quelque chose qui a un sens, c’est avec l’envie de bien faire. D’y mettre toute sa vérité, tout son cœur.

Si vous avez des doutes, avez-vous aussi des certitudes?
(Rires.) À part celle de mourir un jour… En fait, je ne me suis jamais posé cette question, je ne sais pas.

Peut-être votre lien à la danse?
Non, même pas! C’est plutôt une constatation. La danse m’a pris, je ne le regrette pas, et je m’en rends compte parce que je ne sais pas ce que j’aurais pu aimer d’autre. Si j’avais des certitudes, peut-être me prendrais-je moins la tête! En fait, je crois qu’on peut en avoir quand on a 20 ans, après, c’est comme l’oignon, les couches s’enlèvent naturellement.

Ce temps qui passe, il vous pèse?
Dans un sens, je n’ai pas vraiment l’impression, ne sachant pas très bien qui je suis. Mais dans un autre sens, bien sûr que de voir ce sac d’os ou sa tronche qui s’effondre le matin, ça m’affecte. On y est sans doute encore plus sensible en faisant un métier basé sur l’esthétisme et c’est donc plus difficile à supporter. Mais d’une manière générale je n’ai jamais aimé me voir, je ne regardais jamais les vidéos. Je danse de moins en moins parce que justement j’angoisse de ne pas pouvoir me faire remplacer. J’ai aussi moins de temps pour l’entraînement, j’en subis les conséquences. Mais si je lâche, ce n’est pas la danse, c’est le fait d’aller sur scène. Parce que je danse tout le temps en réglant les ballets. Pour revenir à l’âge, il a fait son œuvre pour ce qui est d’être mieux avec les gens, plus ouvert, plus compatissant. Jeune, confiant, j’imaginais encore ma vie en termes de carrière avec l’ambition d’être reconnu dans les deux à trois ans. Sauf qu’il m’a fallu un temps immense et deux ou trois coups dans la gueule.

Comme vous faire virer par Maurice Béjart…
C’est ça! J’étais assez orgueilleux et mes amis me le rappellent parfois. Je venais du Sud, j’avais les sourcils brun foncé, je déclenchais certains sentiments. La trouille. Je provoquais aussi.

Vous donnez «Casse-Noisette» aujourd’hui à l’Opéra à 15h en faveur de la Société suisse de la sclérose en plaques. Un don de soi, le rôle de l’artiste dans la société?
C’est surtout tellement évident! Si on peut aider et participer à la recherche pour ces gens qui vivent l’enfer. C’est aussi notre place d’artiste, même si je peine à dire ce qu’est un artiste aujourd’hui. Moi je fais juste mon métier qui est de faire vivre une compagnie, de faire des spectacles, de partir en tournée, de faire ce que j’aime. Et si je me montre à la télé, c’est uniquement pour que ma compagnie existe et pas pour donner un avis sur tout: je n’ai pas le temps pour cette existence égocentrique. Mais voilà, on a un peu tendance à tout mettre dans le même sac.

Vous pensez aux frontières si poreuses entre la culture et le divertissement?
Même si parfois c’est du pain et des jeux, il faut du divertissement, c’est normal. D’ailleurs, l’intention de divertir est présente chez nous aussi, on ne fait pas un spectacle pour ennuyer les gens. Par contre, il faut aller plus loin, il faut que les gens soient remués, et s’il y a la notion de jeu, c’est un jeu qui n’est pas passif: il doit mener à un approfondissement.

Créé: 15.02.2020, 13h15

Pas à pas

Le pas de côté «Celui qui est nécessaire.»
Le pas de trop «Celui qu’il ne faut pas faire… ou pas!»
Le pas de deux «La rencontre, bien sûr.»
Le pas qui coûte «Le premier.»

Le pas vers «La IXe Symphonie» «C’est un pas après l’autre! Avec 250 artistes qu’il s’agit de faire bouger sur scène, le challenge est important, artistique et organisationnel. Un défi que, comme en 2015, nous partageons avec le Tokyo Ballet. Les Japonais répètent de leur côté, nous du nôtre et nous aurons bientôt deux semaines à Tokyo pour bâtir l’ensemble. Au-delà, l’aventure est géniale tant l’impact de cette œuvre est profond.

Face à la morosité ambiante, face au catastrophisme, il faut monter ces grandes œuvres qui parlent de fraternité et de rencontre, des pièces qui portent l’être humain vers le plus beau de l’être humain. Elles sont faites pour éclairer. Et comme c’est l’année Beethoven, comme c’est aussi celle des Jeux olympiques de Tokyo, l’occasion de reprendre ce concert dansé était excellente.»

Bio express

1960 Naît le 29 novembre à Alès, dans le Gard.
1967 Commence la danse à Montpellier avant de rejoindre l’Académie Princesse Grace, puis le Centre international de Cannes créé par Rosella Hightower.
1979 Entre au Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart.
1987 Déménage de Bruxelles à Lausanne avec le BBL.
1995 Entame son parcours chorégraphique avec «L’habit ne fait pas le moine».
2005 Décroche le Danza&Danza du meilleur danseur pour «Brel et Barbara». Et l’année suivante le Nijinsky Award décerné par le Monaco Dance Forum.
2007 Succède à Maurice Béjart à la direction du BBL.
2015 Monte «La IXe Symphonie» à Lausanne. La France lui remet les insignes de chevalier dans l’Ordre national du mérite.
2019 Reçoit le Mérite cantonal vaudois «honorant une personnalité dont l’activité rejaillit sur le canton et contribue de manière significative au rayonnement de l’État».
2020 Reprend «La IXe Symphonie» (12 au 17 juin) à la Vaudoise aréna (billetterie ouverte sur www.bejart.ch).

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