«Il n’y a pas grand-chose de scientifique chez Léonard de Vinci»

Docteur en histoire des sciences, Jean-Marc Ginoux égratigne le mythe qui fait de Léonard de Vinci un scientifique. Ce qui n’empêche pas le chercheur d’admirer ses intuitions géniales.

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Léonard de Vinci a rendu son dernier soupir le 2 mai 1519, à 67 ans, au château du Clos Lucé, dans la Loire. Dans le musée attenant tout à sa gloire, le maître toscan y est présenté sous toutes ses facettes: peintre, inventeur, sculpteur, ingénieur, philosophe, humaniste. Et scientifique. Jean-Marc Ginoux, qui a visité le musée il y a quelques années, a toujours ce dernier qualificatif en travers de la gorge. «Pour attirer le chaland, le musée présente de Vinci comme l’inventeur de la vis d’Archimède, du bras de levier ou encore de l’automobile. Cette «de Vincisation» m’agace, car elle est très largement exagérée et plutôt éloignée de la réalité.»


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Un rien provocant, Jean-Marc Ginoux n’en sait pas moins de quoi il parle. Docteur en mathématique et docteur en histoire des sciences à l’Université parisienne Pierre & Marie Curie, le chercheur a beaucoup planché sur l’œuvre de l’artiste pour donner plusieurs conférences sur Léonard de Vinci et la science. Et, pour lui, la donne est claire: «Il n’y a pas grand-chose de scientifique chez Léonard de Vinci.»

Illustrateur de la science

Pour illustrer son verdict qui casse nombre d’idées reçues, Jean-Marc Ginoux s’appuie sur les notes, croquis et écrits qu’on retrouve pour la plupart dans les fameux codex de Léonard de Vinci. Dans ces carnets qui traitent aussi bien du vol des oiseaux que d’architecture, il est davantage question de science et de technique que d’art, concède Jean-Marc Ginoux. «Il a certes dessiné un parachute pyramidal, un roulement à billes ou encore l’effet de cours d’eau dans des bassins, mais il n’a pas écrit une ligne sur la chute des corps, n’a pas théorisé sur la mécanique et encore moins sur la mécanique des fluides», ajoute le chercheur, avant d’enfoncer le clou: «Léonard était davantage observateur que théoricien. Je mets quiconque au défi de trouver une seule formule mathématique ou un théorème dans ses codex. Dans son travail, il démontre tout de même l’impossibilité du mouvement perpétuel. Ces trois lignes sur l’inertie représentent sa plus grande contribution scientifique.»

En marge de cette concession, Jean-Marc Ginoux égratigne encore Léonard l’inventeur en insistant sur un point, connu sous le nom de l’effet Matthieu, théorisé par le sociologue Robert Merton (1968). De la même façon que, dans l’Évangile du même nom, on ne prête qu’aux riches, l’effet Matthieu postule que plus une personnalité est célèbre, plus on a tendance à lui attribuer des découvertes qu’elle n’a pas faites. «C’est le cas de nombreuses machines de guerre qu’il a dessinées. Il n’en a pas inventé une seule. Les arbalètes et les chars, on les trouve dans le «De Re Militari» de Roberto Valturio» (1472), lâche le chercheur français, qui évoque aussi la chambre noire, inventée en réalité par le scientifique arabe Ibn al-Haytham (965-1039) ou la réponse correcte au problème du levier que l’on doit à Jordanus de Nemore trois siècles plus tôt. Quant aux machines volantes, flottantes, amphibies et autres «chars mus par une force admirable» qui préfigurent l’automobile, ils avaient également déjà été postulés par Roger Bacon au XIIIe siècle. Sans oublier l’exemple le plus célèbre: le principe d’hélicoptère. Loin de l’avoir inventé, Léonard se serait inspiré d’un jouet pour enfants en vogue à l’époque. «Tout au long du Moyen Âge vont se développer des idées qui vont éclore à la Renaissance. On trouve cette éclosion dans les travaux de Léonard. Il s’inspire de tout ce qui l’entoure en le magnifiant de sa main géniale et en y apportant de petites modifications, qui souvent améliorent l’ensemble. En somme, c’est un génial illustrateur de la science.»

En avance sur son temps

Rappelant que le génie de la Renaissance n’a de scientifique ni la formation ni l’esprit, Jean-Marc Ginoux lui reconnaît tout de même «la logique et la rigueur qui convient à la science», et que l’on retrouve dans toutes les disciplines auxquelles il s’est frotté.

Là encore, c’est la passion de De Vinci pour l’observation qui est soulignée. En effet, si le goût pour la science du peintre lui a permis d’améliorer nombre de techniques et d’instruments – qu’il n’a pas inventés, on l’aura compris –, c’est également cette volonté de comprendre la nature des processus naturels et la vérité des choses par l’observation, rompant avec la tradition scolastique, qui a permis des intuitions géniales. Autrement dit: ses idées scientifiques étaient celles de son époque, mais sa conception de la science était celle de l’avenir.

À une époque où l’on redécouvre les nus de l’Antiquité et où l’on étudie le corps humain, de Vinci, qui cherche à comprendre le rôle des organes, a l’intuition de la circulation sanguine, qui ne sera découverte qu’un siècle plus tard. Dans le domaine de la balistique, en étudiant des jets d’eau, il a défini une parabole qui anticipe intuitivement les recherches sur le principe de l’inertie de Galilée et de Newton. Autre discipline, autre intuition: en observant la Lune en croissant, de Vinci comprend que l’image fantomatique de la Lune que l’on devine entre les pointes du croissant au soleil couchant est due à la lumière du soleil renvoyée par la Terre. Mieux! En observant l’eau d’un étang onduler après un jet de pierre, il comprend que la lumière est aussi une onde. Il faudra attendre trois siècles pour que sa vision soit vérifiée!

Au final, plus qu’une théorie scientifique solide, c’est une conception résolument moderne de la science, fondée sur l’expérimentation, que retient Jean-Marc Ginoux. Qui se plaît à citer Léonard de Vinci sur ce point: «L’expérience a été la maîtresse de ceux qui ont bien écrit, et c’est elle qu’en tout cas j’alléguerai pour maîtresse. Avant de faire de cas une règle générale, expérimente là deux ou trois fois.»

Créé: 03.03.2019, 12h02

Sa postérité

L’icône pop

Crayonnée par Marcel Duchamp, banalisée par Fernand Léger, «simpsonisée» pour les besoins de la série télé, rasée par la ligue italienne contre le cancer, démasquée par Mr. Bean, démultipliée par Warhol, gavée par Fernando Botero, «La Joconde» a envoûté des générations d’artistes. Côté musique, Barbara l’a chantée avec «son plus beau sourire du monde» alors que, vengeur, Serge Gainsbourg «emmerde son sourire ambigu».


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Le roi du marché

Combien pour un Léonard de Vinci? Avec très peu d’œuvres en mains privées, donc peu de pièces à vendre, difficile de donner un prix. Mais le marché l’a fait dans un vrai coup de théâtre le 15 novembre 2017 chez Christie’s à New York. Adjugé 450 millions de dollars à un acheteur saoudien – vraisemblablement pour le compte du prince héritier –, le «Salvator Mundi» est devenu la peinture la plus chère du monde jamais vendue aux enchères.


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L’incontournable de la pub

Drôlement grimée, «La Joconde» a servi d’argument de vente à Lufthansa, sans parler de tout ce qu’on lui a fait manger et boire dans sa vie de modèle pour la pub. Mais toutes les œuvres de Vinci ne sont pas aussi joueuses sur ce marché, et gare à qui touche à «La Cène». Si McDonald’s a pu remplacer le Christ par son clown, les évêques de France ont fait interdire une pulpeuse et très féminine mise en scène pour une marque de prêt-à-porter.


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L’idole des people

Un selfie devant «La Joconde»? Sur les 10 millions de visiteurs qui cherchent son sourire chaque année au Louvre, qui ne l’a pas fait? Même Beyoncé et Jay-Z ont cédé à la tentation dans un clip pour «Apeshit». Une performance qui a elle aussi été vue dix millions de fois mais… en 24 heures! Autre people, autre lecture de Léonard avec Bill Gates qui a mis le prix – 30,8 millions de dollars – pour s’offrir le «Codex Leicester», le livre le plus cher du monde.


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Star à l’écran

Incroyable mais vrai: à l’heure des biopics, Léonard de Vinci n’a pas encore le sien! Mais l’idée est dans l’air depuis quelques années avec, dans le rôle principal, un autre Léonard, évidemment. DiCaprio attend l’adaptation de John Logan mais, avec son prénom choisi par ses parents devant un tableau de Vinci, il a déjà les arguments pour assurer le rôle: son père aurait pris les coups de pied qu’il donnait précisément à ce moment-là comme un signe!


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