«Pour Hollywood, “art” est un gros mot»

CinémaA Locarno, Ethan Hawke présente la vie et la mort de Blaze Foley, héros inconnu de la country hors-la-loi. Rencontre.

Ethan Hawke a reçu mercredi soir à Locarno un léopard d'honneur.

Ethan Hawke a reçu mercredi soir à Locarno un léopard d'honneur. Image: LOCARNO FESTIVAL/MASSIMO PADRAZZINI

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Mercredi soir, la Piazza Grande avait rendez-vous avec le plus obscur des héros américains, après avoir offert son Léopard d’honneur à l’un de ses plus célèbres acteurs. Ethan Hawke est venu en qualité de réalisateur y présenter la vie de Blaze Foley, musicien assassiné en 1989, si méconnu que son existence flirta avec la légende, qu’aucun de ses disques ne sortit de son vivant et que les cadors de la country qu’il influença figurent eux-mêmes dans les marges de la musique américaine.

«Blaze», du surnom que s’inventa Michael David Fuller, se regarde et s’écoute comme un antibiopic bâti sur les accords mineurs et les paroles sombres de la country alternative, qui chantait la solitude, la politique, la dope et les amours brisés dans l’Amérique profonde de l’après-Vietnam. Kris Kristofferson, Willie Nelson, Merle Haggard et Townes Van Zandt en furent les troubadours (lire encadré). Que le jeune premier du «Cercle des poètes disparus» et de «Before Sunrise» ait choisi un tel sujet pourrait surprendre. À 47 ans, le natif du Texas rend hommage à la musique de sa jeunesse… et à sa capacité toute relative à venir au bout d’une chanson de Bob Dylan.

Ethan Hawke: J’ai commencé la guitare en même temps que le métier d’acteur. On passe tellement de temps dans une caravane, à attendre. La musique permet de s’évader sans perdre le fil de son rôle, au contraire de la lecture. J’ai démarré avec le «song book» de Bob Dylan, je travaille son répertoire depuis trente ans. Je suis effroyablement mauvais mais qu’importe.

Quelle importance accordez-vous à la musique d’un film?
J’y suis très sensible. Lors d’un de mes premiers rôles, j’avais une réputation d’emmerdeur pour être allé discuter du choix de la chanson finale par le réalisateur. Il m’avait dit que je pourrai avoir mon mot à dire le jour où je tournerai mon propre film. Alors maintenant que c’est le cas, vous pensez bien que je ne me prive pas!

«Blaze» interroge la force créatrice d’un perdant magnifique, qui jouait dans des pubs vides mais pour qui son art était sa vie. Pouvez-vous vous identifier à lui?
J’ai lu une phrase de Denis Hopper récemment, qui disait ne pas pouvoir différencier les formes artistiques: cinéma, photo, musique, danse, théâtre, il prenait tout sans exception, depuis tout gosse. J’ai ce même besoin. Monter sur scène, tourner un film, regarder un ballet (ma sœur a réussi à m’y convertir, ce que je ne pensais pas possible), tout cela me nourrit. En ce sens, Locarno est un festival d’une importance extrême. On y défend une vision du cinéma non formaté. À Hollywood, dire «art» est un gros mot, en tout cas la meilleure façon de ne pas trouver de financement.

Le cinéma doit-il être courageux, par exemple en choisissant de raconter la vie d’un folk singer inconnu et alcoolique plutôt que celle d’un milliardaire inventeur de produits numériques?
C’est en tout cas tout aussi intéressant. Vous savez, les biopics sont faux, pour la plupart. Ils réduisent les faits, ou les augmentent, et créent des «moments fondateurs» totalement artificiels pour rendre l’histoire plus fluide ou haletante. Combien de superstars de la chanson ai-je rencontrées qui ne mériteraient pas que l’on gâche une seconde de son temps pour elles? J’adore les films qui racontent des vies par la bande. «Inside Llewyn Davis», des frères Coen, est la meilleure manière de peindre Dylan, à travers un autre musicien. Mais quand on me montre Joaquin Phoenix inventant «Folsom Prison Blues» dans «Walk the Line» (ndlr: le biopic sur Johnny Cash), je n’y crois pas.

Votre film met en lumière Townes Van Zandt, compagnon de route et de bouteille de Blaze Foley. Vous auriez tout aussi bien pu raconter la vie cultissime de ce musicien-là…
Le rédacteur en chef du journal «Austin Chronicles», un monsieur de 70 ans, référence en matière de country music, a déclaré qu’il n’aurait jamais imaginé voir un jour un film dont le personnage le plus connu fut Townes Van Zandt! (Rires.) «J’ai passé toute ma vie à expliquer qui était Townes, et combien il était génial. Et Ethan Hawke tourne un film sur son ami qui ne pouvait même pas décrocher un concert?» Cela dit, j’imagine souvent un film compagnon de «Blaze» qui raconterait la vie de Townes. J’ai écrit à son fils pour lui demander comment il verrait cela. Il m’a proposé d’aller pêcher avec lui. Je vais y aller.

«Blaze», d’Ethan Hawke.
Sortie le 7 novembre

(24 heures)

Créé: 08.08.2018, 21h34

Blaze Foley, renégat folk

Bien que la country demeure le style musical le plus commercialement rentable aux États-Unis, le genre a connu des héros moins pimpants que Dolly Parton et moins patriotiques que Garth Brooks (150 millions d’albums vendus). L’après-Vietnam accouche d’une vague de protestation de la part de musiciens refusant l’autorité et les codes de la société d’alors.

Né en Arkansas en 1949, Blaze Foley vécu ainsi quelques années… dans un arbre, entre quelques planches, en compagnie de son amie Sybil Rosen qui écrivit leur histoire («Living in the Woods in a Tree»), l’une des rares sources pour raconter cet homme flingué en 1989 suite à une dispute avec un dealer.

Car la vie des «outlaws» de la country n’est pas celle des doux cow-boys. Blaze ne réussit jamais à sortir son disque de son vivant, jouant de malheur, tétant trop de goulots et sniffant trop de poudre. Les quelques enregistrements studio, parus en 45 tours confidentiels, ou live, compilés après sa mort, sont devenus aussi cultes que sa vie de vagabond ne possédant que sa guitare et sa veste. Il mit la première au clou et fut enterré avec la seconde. Le lendemain des funérailles, son ami Townes Van Zandt rouvrit le cercueil pour récupérer dans la poche intérieure le reçu du prêteur sur gages.



Townes Van Zandt et Blaze Foley

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