«L’homme, au Gothard, a toujours le dernier mot»

RécitAngel Sanchez est le seul photographe à avoir couvert l’intégralité des travaux du chantier du siècle. Il raconte

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«J’ai 41 ans. Et je suis né ici. D’une mère uranaise et d’un père espagnol qui a immigré en Suisse dans les années 1960. Cette histoire familiale n’est pas pour rien dans le choix que j’ai fait de photographier des mineurs, des étrangers qui sont venus travailler dans notre pays avant de repartir. J’étais journaliste pigiste à la Neue Urner Zeitung et je devais aussi prendre des photos. J’ai découvert que je préférais les images aux textes, que j’étais meilleur dans ce domaine-là.

Le Gothard et le percement de son tunnel, je les ai choisis parce que c’était un projet à long terme. Qui contrastait avec ce que je faisais au jour le jour. Plus qu’un village, Rynächt était un amoncellement de petites maisons qui, en 2003, devaient être détruites pour laisser place au chantier. C’était le paysage de mon enfance, ma tante habitait ici. J’ai déambulé très spontanément, à intervalles réguliers, pendant des mois. Je travaillais encore en analogique, procédé qui lui aussi allait bientôt disparaître. Les habitants m’ont gentiment laissé faire même s’ils étaient très sceptiques, se demandant bien quel intérêt cela pouvait avoir. D’un point de vue objectif, ces maisons étaient vieilles et ses habitants ont reçu une compensation financière honnête contre leur expulsion. Même si je n’ai jamais parlé de ça avec eux, le sujet étant tabou. Mais certains avaient passé toute leur vie ici. Cette dame qui pose sur un banc (1), elle vivait dans une maison minuscule, à la limite de la pauvreté. Aujourd’hui, elle vit à Altdorf avec sa fille, mais c’est comme si toute sa vie avait disparu. Sur ses terres, il n’y a que des rails. Quand ils regardent aujourd’hui mes clichés de leur passé, désormais révolu, ils sont plus heureux que fiers.

»?Pour la suite, j’ai réalisé que les mineurs, qui étaient des milliers à avoir été engagés sur le chantier, travaillaient par petits groupes n’excédant pas 20 personnes. Et que cela correspondait, en nombre, à la communauté de Rynächt. La dynamique était un peu la même. Le maître d’œuvre m’a rapidement fait confiance, le groupe avait de la sympathie pour mon travail. Entre 2005 et 2011, j’ai passé deux à trois jours par mois dans les entrailles de la montagne. Jamais un mineur n’a refusé d’être photographié. Il suffisait que le chef donne son aval. Tout ici est très hiérarchisé. Celui que vous voyez (2) est Autrichien et il est reparti dès que le tunnel a été percé.

Nous étions confinés dans des espaces parfois minuscules. Dans des conditions toujours dangereuses. Ils me demandaient, en bons mercenaires: «Qui te paie, toi?» Quand je répondais: «Personne», ils ouvraient de grands yeux. AlpTransit a fini par me mandater pour des travaux de commande. Mais ma motivation venait aussi des photos que j’avais vues du chantier du tunnel routier dans les années 70. Je voulais donner une suite à ça, laisser une trace, un enregistrement. C’est mon interprétation, mon point de vue. Et chaque photographe a le sien. J’ai toujours refusé de demander le nom des mineurs que je photographiais. Leur anonymat est la garantie qu’ils soient tous traités de la même façon.

La dernière étape, celle des deux dernières années, est plus complexe. Parce que le tunnel, dans son apparence, est achevé. Les mineurs sont partis, remplacés par des spécialistes. Dans ce long enchevêtrement de dizaines de kilomètres de galeries, on ne croisait souvent personne. J’ai passé des heures à errer dans le mauvais tube sans pouvoir rejoindre l’autre, sans prendre une seule photo avec des gens. Où que l’on était, tout se ressemblait. J’ai alors cherché à imprimer, dès que je le pouvais, un mouvement qui contrastait avec la froideur soudaine des lieux. Sur cette photo (3), des spécialistes procèdent aux derniers contrôles avant l’autorisation d’exploiter. Couché, l’un d’entre eux examine si une fuite d’eau ne risque pas de créer un court-circuit pendant que les autres attendent anxieusement son feu vert. A côté, un autre spécialiste touche le béton afin de vérifier sa bienfacture. Ce jour-là, tout le gratin du chantier était là. C’est aussi ce qui m’a frappé: alors que ce tunnel est un modèle de high-tech, c’est toujours l’homme qui donne le dernier feu vert. Par un ultime coup d’œil, un dernier regard. Comme si l’humain avait toujours le dernier mot sur la machine.

Il y a trois mois, je me suis retrouvé seul dans ce tunnel complètement achevé. Serein. J’avais imaginé que ce chantier ne prendrait jamais fin. Finalement, les maîtres d’œuvre ont tenu leurs promesses. Et je me dis que je n’ai pas assez photographié cette prouesse qui va bouleverser nos vies. Dans quelques mois, Altdorf sera plus près de Bellinzone que de Lucerne. Et c’est peut-être au Tessin, nous les Uranais qui avons toujours regardé vers le nord, vers Zoug ou Zurich, que nous irons désormais faire nos achats de Noël. Ce canton va changer, c’est certain. Mais personne ne peut dire encore comment.

Créé: 22.05.2016, 08h15

L'expo

Angel Sanchez expose ses photos à la galerie Niedervolta (041.875.08.75), à Altdorf, jusqu’au 12 juin. Son livre «Rynächt - Abschied am Nordportal» se commande à l’adresse suivante: angel@angel-sanchez.ch (40 fr.)

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