Iggy Pop est libre de chanter ce qu’il veut, et tant pis pour nous

DisqueInattendu, audacieux mais trop lourdement contemplatif et symbolique, «Free» ferait pour l’Iguane un mauvais chant du cygne. Explications.

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«Je veux être libre», barytonne Iggy Pop, 72 ans aux prunes, couché de tout son long sur un matelas triplement molletonné de synthétiseurs en nappes lascives et de cuivres suaves façon Knie (numéro du trapèze). «Je veux être libre», insiste l’Iguane quelques secondes plus tard, dans un souffle plus menaçant que polisson. «Libre!» exhale-t-il dans la troisième et ultime phrase de la chanson d’ouverture de son inattendu nouveau disque, assez logiquement titré «Free».

Libre, mais de quoi? De toute dénomination, c’est certain. Le parrain du punk, tête brûlée des Stooges, inventeurs de la notion de chaos mis en musique dès 1970, rescapé de toutes les dopes et de tous les dangers, se présente nu sous sa toge. En maître zen pour méditation sur la plage, le père Iggy se dirige vers le soleil déclinant sur une pochette aussi lourdement symbolique que moche. De la botte de biker à la sandale, il n’y a qu’un pas.

Bras dessus, bras dessous avec David Bowie

De fait, durant son demi-siècle en musique, James Osterberg n’a jamais été là où on l’attendait. Au terme des seventies déjà, le chaman blues tuméfié se réinventait à Berlin en noceur new wave, bras dessus, bras dessous avec David Bowie, son double machiavélique. Au tournant du siècle, il testait le crooning pour piano jazz suicidaire, suite à une vilaine rupture sentimentale. Le disque ne la fit pas revenir, pas plus que son public. En 2009, il s’entichait de Michel Houellebecq et chantait en français «Les feuilles mortes», de Prévert et Kosma. Iguane à tout faire.

On pensait qu’un grand rouquin aux larges épaules l’avait tout de même coincé là où sa carrière pouvait (devait?) dignement s’achever. En effet, en 2016, «Post Pop Depression» était vendu comme le disque définitif du chanteur, épaulé sur album, sur scène, au micro et à la production par Josh Homme, des Queens Of The Stone Age. Parmi les meilleurs disques solo d’Iggy Pop, s’inspirant de son œuvre berlinoise sans la pasticher, il fut aussi sa plus grande réussite commerciale.

Iggy creuse ses graves et «croone» à tout va

Ce «Free» d’automne est donc une surprise, double: par son existence même mais surtout par son contenu. À cet exercice de méditation new age, l’Américain a convié le trompettiste Leron Thomas et la musicienne Noveller: le premier fait trompette avec Iggy dans ses eaux noires et vespérales, lançant vers le ciel des éclats de cuivre comme autant d’oiseaux nocturnes. La seconde encapsule les titres les plus «structurés» de ces 10 titres, avec des incongruités comme un «James Bond» récité sur une basse claire et élastique. Iggy? Il creuse ses graves et «croone» à tout va, posant sa voix avec une maladresse parfois heureuse, souvent agaçante, trahissant le caractère disparate de l’affaire. Plusieurs chansons ressemblent à des plages instrumentales aux tonalités de jazz plaintif et cabossé, que la voix recouvre çà et là, comme déposée après coup. Les paroles, au minimalisme parfois tarte («elle veut être ton James Bond», ad lib.) ne font rien pour situer ce disque dans un ensemble aussi parfaitement cohérent que le précédent.

Restent quelques petites pépites improbables, qui se nourrissent de l’ambiance étrangement bricolée du projet: «Loves Missing» fonctionne bien, avec son tempo lourd, ses claquements de guitare acides et ses cuivres en spirales verticales. «Sonali» évoque par sa batterie épileptique et ses tonalités jazz dissonantes le «Black Star» de Bowie, son ultime legs. «Dirty Sanchez» fait sourire par son jeu potache de questions-réponses et ses paroles où il est question de gros nénés et de gros zizis. Mais la magie s’étiole vite: la seconde moitié du disque s’enlise dans un ennui morne et l’usage usant du vibrato vibrionnant du père Pop. Il serait dommage que la postérité retienne cette incongruité comme l’ultime album du plus grand chanteur américain après Jim Morrison.

Créé: 12.09.2019, 12h06

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