Les Innocents plaident coupables

MusiqueLe groupe a encore fomenté un disque impeccable de mélodies emmêlées. Histoire rare d’une amitié qui dure.

Au frais sur les quais de Cully, Les Innocents sont pêcheurs en bonnes mélodies. Soit Jean-Philippe

Au frais sur les quais de Cully, Les Innocents sont pêcheurs en bonnes mélodies. Soit Jean-Philippe "Jipé" Nataf (barbe noire) et Jean-Christophe "Jicé" Urbain (tifs blancs). Image: Chantal Dervey

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En ce matin venteux, le moral des Innocents est plus gai que le lac. Ça se vanne à l’heure du petit-déjeuner, café en main, clope dans l’autre et, à la bouche, un nouveau disque au contenu moins bancal que son titre, «6 ½», à l’humeur plus printanière que la météo. Il y a trois ans, on avait retrouvé Jean-Philippe «Jipé» Nataf (barbe noire) et Jean-Christophe «Jicé» Urbain (tifs blancs) dans un mode plus sérieux, limite grave, à l’occasion de leur retour en duo après une éclipse de quinze années. Comme des Hibernatus d’un temps sans internet, ils testaient à l’heure numérique leurs joliesses mélodiques et leur artisanat harmonique sur une «Mandarine» juteuse, qui rouvrit l’appétit des foules pour ces Innocents aux mains bien pleines. «On avait particulièrement peaufiné le disque, réfléchi sur nous-mêmes, sans doute un peu trop, analyse Jipé. Pour «6 ½», on était dans l’envie de prolonger l’euphorie de la scène.»

Deux années sur la route vous ont-elles rassurés?

Jipé:

C’était une belle balade, bien oxygénée, alors qu’elle avait commencé au petit trot timide. On avait peur que l’on se méfie de notre come-back. Je me souviens d’une journaliste du «Nouvel Obs» qui a essayé de me faire dire pendant une demi-heure qu’on revenait pour le fric.

Jicé:

T’as dit oui, j’espère?

Pour la première fois, chacun a amené à l’autre ses propres chansons. Pourquoi ?

Jipé:

C’était plus simple. Composer un disque ensemble implique d’être en phase en permanence. Or, après deux ans de tournée, on avait envie d’être un peu chacun chez soi, dans sa bulle, avec sa famille et ses projets.

Jicé:

On a senti très vite que ça repartait dans les travers perfectionnistes de «Mandarine», où il nous fallait une journée de discussions pour changer une phrase. On avait envie de s’amuser, d’éviter la prise de tête ou le truc laborieux. Chacun découvrait le morceau de l’autre, c’était très frais.

Vous vous côtoyez depuis 1988. Vous fonctionnez comme un vieux couple?

Jicé:

On sait s’occuper tout seul, même si on habite à cinq minutes à pied l’un de l’autre. On est voisins de quartier. Les Innocents ont d’ailleurs toujours eu beaucoup à voir avec notre arrondissement de Paris, le XXe. J’y suis né, on y vit, Jipé y a son studio… On n’a peut-être pas marqué le son du XXe siècle, mais au moins celui du XXe arrondissement.

Pouvez-vous encore vous surprendre?

Jipé:

Pas fondamentalement. Parfois sur le choix d’une phrase, d’un accord, ou sur la façon de résoudre un cul-de-sac dans la composition. Nous sommes comme des chercheurs au CNRS. On peaufine, on bricole, on essaie d’inventer des petites choses qui font notre signature tout en restant assez évidentes. On se corrige l’un l’autre. Moi, je sais par exemple que j’ai tendance à en mettre trop. Tu donnes des coups de ciseaux que je n’oserais pas.

Jicé:

Le lissage est ce qui prend le plus de temps. Une chanson est bonne quand on est parvenu à la bonne intersection.

Jipé:

Avant tout, l’objectif est de séduire l’autre. Mais au final, le patron reste la chanson.

En fans des Beatles, et en chercheurs au CNRS, vous interrogez-vous parfois sur la magie de la mélodie universellement évidente?

Jipé:

Si on avait la solution… C’est assez fou que certains morceaux, je dirais un sur dix, portent effectivement ce caractère d’évidence «dans leurs gènes». Parfois, je réécoute le premier mémo d’une chanson qui se trouve sur le disque et je réalise qu’il y avait déjà tout dans le premier jet! Tu as beau avoir essayé cent tentatives formelles, passé des heures dessus, la chanson finale existait dès les cinq premières minutes de sa création.

Quelle chanson, enfant, vous a donné le goût de la mélodie?

Jicé:

«Le temple du soleil», de Tintin et Milou. La BO, un 4 titres. (Il fredonne la mélodie.)

Jipé:

Mon père, médecin, m’avait offert «Babar», un 45-tours reçu ça en cadeau d’une boîte pharmaceutique, Rondomycine. Mais ça m’intéressait bien moins que l’EP «Michelle» des Beatles, qu’ils avaient dans leur chambre. «Drive My Car», ça m’a rendu fou furieux. J’avais 3 ans.

Vous avez retrouvé les studios bruxellois ICP trente ans après votre premier disque. Un coup de vieux?

Jicé:

Pas du tout. Quand on aime la pop, trente, quarante, cinquante ans sont toujours des anniversaires liés à des albums qu’on adore et qu’on écoute toujours. Ça raccourcit les distances, ça relativise. Je ne suis pas heureux de vieillir mais content de me retourner et me dire qu’on me laisse faire des disques depuis trente ans.

Depuis votre retour en duo, on aurait presque oublié que Les Innocents furent un quartette.

Jicé:

C’est comme une deuxième vie, sans les enfants. Sérieusement, les circonstances ont rendu visible ce qu’on aurait dû assumer plus tôt, à savoir que nous étions un duo avec son orchestre. Certains groupes américains, genre Cheap Trick, n’ont pas eu peur de montrer ça, en plaçant toujours les leaders devant sur la photo. On avait plus de pudeur.

(24 heures)

Créé: 09.03.2019, 20h01

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