Iskander Guetta, designer activiste

CréationLe Lausannois de 23 ans, sorti l’an passé de l’ECAL et en lice pour les Swiss Design Awards, vient de voir son projet destiné à améliorer l’accueil des migrants exposé à New York. Portrait.

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La voie commerciale ou industrielle aurait été plus avisée. Mais Iskander Guetta ne conçoit pas le design ainsi. Sorti avec mention il y a un an de l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL), le jeune homme entend mettre ses connaissances au profit des gens socialement vulnérables. Avec «Abri +», son travail de diplôme, le designer de 23 ans a ainsi cherché à offrir, en un minimum d’objets, plus d’intimité et de dignité aux personnes devant vivre dans des abris antiatomiques.

Ce projet, qui s’adresse autant aux migrants qu’aux sans-abri, lui a valu d’être exposé en mai à New York, d’où il est sorti primé par Wanted­Design, plateforme œuvrant pour la promotion du design international. Il a reçu le Best Design Student Project: Design with Social Impact. Le Lausannois est également en lice – à côté d’une vingtaine d’autres Romands, toutes sections confondues – pour les Swiss Design Awards, décernés lundi 11 juin à Bâle par l’Office fédéral de la culture.

«Abri +», c’est un ensemble de rideaux, de pochettes, de crochets et d’une lampe de chevet rechargeable, qui s’adaptent aux lits standardisés des abris de la protection civile. Chaque objet, au-delà de sa fonctionnalité, a son importance. «La lampe, par exemple, permet de maintenir une activité autour du lit, détaille Iskander Guetta. Lors du couvre-feu, le résident qui souhaite continuer à lire ou à apprendre le français n’aura plus à se rendre dans les espaces communs.»

Ces créations se sont faites avec l’appui de l’Établissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM), qui a ouvert à Iskander Guetta les portes de certains abris. «Normalement, les migrants sont logés dans des structures permanentes plus adaptées. Mais en période de crise migratoire, ils sont conduits là. Avant même d’entrer dans un bunker, on doit souvent descendre par des sous-sols, traverser de longs couloirs et, après plusieurs portes en béton armé, on accède dans des espèces de dortoirs isolés… On se rend vite compte à quel point c’est invivable.»

Mélange de cultures

Né à Lausanne, Iskander Guetta est issu d’une famille marocaine par sa mère et helvético-tunisienne par son père. La migration, c’est forcément quelque chose qui le touche. «Ma mère est arrivée très jeune avec ses parents en France. J’observe comment cette diaspora maghrébine s’intègre, et reste malgré tout stigmatisée malgré des siècles de présence. Parallèlement, je m’intéresse à la manière dont les pays européens réagissent aux flux migratoires: beaucoup se ferment jusqu’à provoquer des poussées de populisme. Je constate malheureusement que l’ensemble des pays revendiquent un individualisme antimigration, favorisé par des lois contre l’hospitalité et la solidarité. En Suisse comme en Europe…»

C’est à la suite d’une sélection opérée par les Swiss Design Awards que le jeune homme a pu exposer à New York, avec le soutien de la Confédération, et notamment de son organe de promotion des arts et de l’innovation Swissnex. «Ça a été une agréable surprise. Je suis très reconnaissant aux personnes qui ont cherché à porter mon message au-delà des frontières suisses. C’est une thématique qui touche aussi bien l’Europe que les États-Unis. Avec ce projet, je ne vais pas résoudre les problèmes migratoires. Mais en créant des objets pour apporter un peu d’hospitalité et de dignité, je pose le doigt sur un problème qui en révèle un autre à plus grande échelle.» C’est là qu’intervient le design, son design, un design d’activiste.

«Abri +» a été exposé au milieu d’autres œuvres de jeunes artistes internationaux, dans les locaux de Wanted­Design, à Brooklyn. Avec l’aide de deux créatrices bâloises, Corinne Gisel et Nina Paim, le projet est apparu sous la forme d’un lit, surmonté d’une bâche pour figurer un bunker. «Sur cette bâche étaient imprimées les vues en coupe que la Confédération prescrit dans son manuel sur les abris, où l’on retrouve toutes les dimensions et les normes à respecter.» Enfin, un journal a été mis à disposition des visiteurs, où Iskander Guetta livre sa vision du design et de la problématique migratoire en Suisse.

«Abri +» ne rendra pas riche Iskander Guetta. «Il faut trouver des investisseurs, des producteurs intéressés par le projet. Ce n’est pas le cas pour le moment. Mais la recherche n’est pas terminée.» Vivant encore de petits jobs d’étudiants, le Lausannois envisage de retourner en Afrique du Nord, comme il l’a fait entre fin 2018 et mars 2019, pour essayer de découvrir d’autres perspectives. Iskander Guetta vise une pratique qui soit «plus avisée que de créer une énième nouvelle gamme d’objets pour une quelconque marque ou des meubles sensationnels pour une élite. C’est dans ce genre de domaine que l’ECAL base son enseignement, tout en masquant l’aspect mercantile. Mais je suis sûr que cette profession a d’autres valeurs. J’essaie de voir comment le design pourrait avoir un impact positif sur la population.»


«Une expérience marquante»

À New York, le projet «Abri +» exposé par le Suisse a nourri échanges et discussions. «Le public a été très réceptif à l’exposition», raconte Iskander Guetta. «Il était intéressant d’échanger sur les situations communes aux deux pays, la montée de l’extrême droite, la volonté de plus en plus marquée d’un État absent, de l’isolationnisme de chaque pays, tout cela en défaveur des populations déplacées se battant pour leurs droits fondamentaux. J’ai rencontré pas mal d’architectes, travaillant également sur des projets pour sans-abri. L’accueil des populations marginalisées est pratiqué de la même manière dans la plupart des pays occidentaux: on recourt à des hôpitaux psychiatriques désaffectés, des bunkers, des dortoirs surchargés, enfin des espaces précaires qui proposent des solutions précaires. C’était une expérience très marquante pour moi.» (24 heures)

Créé: 06.06.2019, 11h14

Bio

Né le
30 janvier 1996, à Lausanne.

Famille
Serge, psychiatre pour enfants et adolescents, et Saadia Guetta, enseignante.
Iskander a un grand frère, Nessim, 25 ans, et deux jeunes sœurs, Balkis et Ines, 20 et 18 ans. Il est le seul de sa fratrie à travailler dans la création.

Parcours et formation
Il vit et a fait toute sa scolarité à Lausanne. Il sort diplômé de l’ECAL en juin 2018 avec mention.

Récompense
Son travail de diplôme lui a permis d’être invité en novembre 2018 à présenter son projet à la Dutch Design Week, à Eindhoven. Il vient aussi d’exposer à New York, où il a reçu le Best Design Student Project: Design with Social Impact. En lice pour les Swiss Design Awards 2019, décernés lundi 11 juin, à Bâle.

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