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L’itinéraire d’un facteur, bâtisseur de rêves

Avec Jacques Gamblin et Laetitia Casta à l’affiche de son troisième long-métrage, Nils Tavernier brosse le portrait de Ferdinand Cheval, auteur du «Palais idéal».

Jacques Gamblin s’est glissé dans les silences pesants du Facteur Cheval avec brio.
Jacques Gamblin s’est glissé dans les silences pesants du Facteur Cheval avec brio.
PRAESENS-FILM

Rodin, Claudel, Gauguin et, plus récemment encore, Giacometti: les histoires vraies d’artistes troublés par leur puissance créatrice ne peuvent que séduire un cinéma souvent en panne de récits forts et originaux. Le sien, Nils Tavernier l’a puisé dans les marges de l’art en faisant son héros du Facteur Cheval (1836-1924), ce «fou», cet «illuminé» qui a passé trente-trois ans à matérialiser son rêve protéiforme dans la pierre. Mais le réalisateur se défend d’avoir signé un biopic d’artiste et ne s’attarde pas sur le réel effet de mode. Par contre, il ne peut nier un certain parti pris, les premières images l’éclairant d’emblée. Cette main, cette alliance, leurs vibrations dans l’eau cristalline d’une rivière, c’est l’histoire d’un homme qu’il va nous conter. Plus que la trajectoire d’un créateur, voyageant là où le dénuement ne lui a pas permis d’aller en érigeant un «Palais idéal» – 93'000 heures de travail, 12 mètres de hauteur, 26 de long – c’est son existence de mari, de père, de facteur avalant les kilomètres sur les sentiers caillouteux de la Drôme qu’il va aller chercher derrière son bouclier de taiseux.

«Lui n’envisageait pas de ne pas être libre! C’est quelqu’un qui m’a interrogé sur ma propre relation à la liberté»

«Disons-le, avant que ma productrice ne vienne me trouver avec ce sujet, je ne savais pas grand-chose du Facteur Cheval, si ce n’est qu’il avait réalisé un truc dingue en allant au bout de ses rêves. Mais en travaillant dans son ombre pendant quatre ans, j’ai vite compris son moteur: dans son esprit, il était totalement inimaginable de ne pas être libre! C’est donc quelqu’un qui m’a interrogé sur ma propre relation à la liberté, sur mes choix et mes non-choix.»

Clairement fasciné, Nils Tavernier met de la chair là où l’histoire de l’art brut fait dans la juste retenue en sondant l’œuvre d’un auteur singulier, il ose même un ressenti très personnel dans «L’histoire incroyable du Facteur Cheval» au risque d’en faire une vérité. «J’y ai ajouté une psychologie. La trajectoire de Cheval touche à des sujets que j’ai déjà traités comme le handicap ou l’exclusion. Il y a toujours des trucs qu’on bricole!» Par exemple le lien de cause à effet entre la venue au monde d’Alice, fille du Facteur et la pose de la première pierre? «La réalité, c’est qu’il se met à l’œuvre six mois après sa naissance. J’invente le fait qu’il le verbalise, disant qu’il construit ce Palais pour elle, comme je spécule sur l’intensité de son amour pour sa femme. Mais j’avais envie de présenter un être humain au public, de lui faire aimer cet obsessionnel qui a appris à lire tout seul et qui, en précurseur du béton armé, a trouvé comment faire tenir la matière en la modelant autour de tiges. Pour moi, Cheval, si c’est un monomaniaque, c’est aussi ce caractère tenace qui a su obtenir la reconnaissance de son œuvre de son vivant et, pour moi, l’amour familial fait partie de cette réussite.»

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À l’écran, la responsabilité de l’indicible revient à Jacques Gamblin, entré avec un rare brio dans les traits de cet exclusif qui sème la pesanteur autour de lui en même temps que la mort le cerne, lui arrachant sa première femme, leur fils, sa fille Alice, son autre fils adulte, puis Philomène, sa seconde épouse, mais… pas une seule larme. La douleur va au-delà! Ainsi Ferdinand Cheval, créateur jusqu’au-boutiste tirant son inspiration des illustrés et cartes postales qu’il transporte dans sa sacoche de facteur devient un personnage de film. Un peu différent de l’original que nombre des 1700 âmes de son village prenaient pour le «fou» qui a fait pousser son «Palais idéal» dans son potager! À la fois plus intime et plus universel que le rêveur libertaire qui a failli baptiser sa fantaisie architecturale «Seul au monde», laquelle aimantera les dadaïstes, les surréalistes, Picasso comme Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely. Devant la caméra de Nils Tavernier, il est «l’incarnation d’un individu en accord avec lui-même jusque dans ses difficultés à dire «je t’aime». Il est ce fier qui a gravé entre autre sentence sur son «Palais idéal»: «Ce que vous voyez est l’œuvre d’un paysan.»

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