«J’ai confiance en mon œil intérieur»

PhotographieLa photographe mexicaine Pia Elizondo expose «Songe d’oubli», série onirique, à la Galerie Focale de Nyon. Rencontre

Une imagees de la série «Songe d’oubli» de Pia Elizondo, photographe mexicaine à découvrir à la Galerie Focale de Nyon. Onirique, surréaliste et très personnelle.

Une imagees de la série «Songe d’oubli» de Pia Elizondo, photographe mexicaine à découvrir à la Galerie Focale de Nyon. Onirique, surréaliste et très personnelle. Image: PIA ELIZONDO

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«Je me fous royalement des grands paysages surexposés.» Photographe atypique, férue de noir-blanc et d’images subjectives, Pia Elizondo n’a que faire des diktats de l’art contemporain quand il s’agit d’explorer ses obsessions d’artiste. Etablie en France depuis treize ans, la Mexicaine arrive à la Galerie Focale de Nyon avec «Songe d’oubli», une série d’une soixantaine de petits formats imprégnés d’onirisme et d’étrangeté inquiétante. «Je suis une très grande fumeuse d’herbe, donc je ne me souviens pas de mes rêves. Ces images en font office.»

Ses grandes vignettes fumées ouvrant sur des rencontres improbables pourraient se placer dans l’orthodoxie surréaliste par la liberté spontanée, si ce n’est hasardeuse, de leurs associations. «Ces images ne sont ni construites ni mises en scène. Rien n’est planifié, d’ailleurs je ne planifie jamais.» Ses visions semblent issues d’anciens appareils argentiques – qu’elle utilise la plupart du temps –, mais sont pourtant le produit d’un iPhone et d’un filtre de l’application Hipstamatic. «Pour une fois, j’ai utilisé un moyen très moderne pour un résultat qui ne l’est pas. J’ai réussi à conserver mon style, et le téléphone a l’avantage d’être discret, de ne pas intimider les gens.»

Surréalisme mexicain

La figure de Buñuel ne prend pas place dans sa démarche, mais celle du Mexique, par contre, lui vient comme une évidence. «Le Mexique est un pays totalement surréaliste, et je suis faite par lui.» Grâce à son père, l’écrivain Salvador Elizondo, la jeune fille fréquente très tôt l’avant-garde artistique et littéraire.

«J’ai baigné dans ce milieu. Mon père s’intéressait à des thèmes narratifs compliqués, à la conscience de soi, au temps, et à la photo. A la maison, j’ai croisé Juan Rulfo – qui était d’ailleurs un excellent photographe –, Octavio Paz, Carlos Fuentes. L’un des livres les plus importants de mon père tourne autour d’une photo d’un supplicié chinois que Bataille a utilisée dans Les larmes d’Eros: son visage est en extase alors qu’il est découpé en morceaux. Les deux royaumes du sublime et de l’horreur, que les surréalistes avaient bien compris.»

Les fauves de la littérature

L’étiquette de baroque mexicain conviendrait aussi à merveille. De ces illustres fréquentations, la photographe garde des souvenirs ambivalents. «C’était à la fois une chance énorme et très dur. Ils étaient tous fous à mourir, alcoolos, transgresseurs… Et assez pervers – de cette perversité que confèrent la liberté et une grande intelligence.»

Aux grands fauves littéraires Pia Elizondo préfère l’animalité terrestre, ces bêtes si proches du mystère de la nature qui peuplent ses visions vacillant entre les mondes. «Ils apparaissent tout le temps, possèdent une liberté dont je suis très envieuse. Je me reconnais plus facilement dans l’animal que dans l’être civilisé que nous sommes et qui passe son temps à se taire, à se limiter. J’ai réalisé un jour un voyage photo dans la forêt vierge du Chiapas et à peine avais-je mis un pied dedans que j’ai eu la sensation d’avoir pénétré un temple, un espace de recueillement où se multiplient les signes, pour autant qu’on arrive à les voir.»

Pia Elizondo n’a pas à craindre l’absence de souvenirs oniriques, elle rêve éveillée. «Je fais confiance à mon œil intérieur», confie celle qui a beaucoup travaillé sur le centre de Mexico. «Un lieu très puissant, le vrai centre du pays, de sa vie politique et sociale.» Elle y a croisé des chiens errants, mais aussi le zoo de la ville – l’animalité déjà, même en milieu urbain. De ces basculements entre les réalités, la photographe a aussi donné des transcriptions plus littérales, sur le thème de la frontière, entre les Etats-Unis et le Mexique. Une notion qu’elle a retrouvée lors de son établissement en France, en 2003. «J’étais curieuse de l’Europe, cette chose qui n’a pas marché. Et qui marche de moins en moins.»

Hors du temps et des boulevards d’un marché de l’art exécré, elle demeure fidèle à son esthétique de la faille. «Il faut en laisser dans une image pour que le regard puisse y entrer. La photo est un miroir où le spectateur projette son propre vécu.»

Créé: 29.04.2016, 11h02

L'exposition

Visions «au bord précipice»

A l’écart des modes rebattues, Pia Elizondo trace son propre chemin. Son amour des images un peu charbonneuses pourrait la faire glisser dans un registre nostalgique, si ce n’est daté, même si les images de sa série «Songe d’oubli» ont été réalisées avec un iPhone.

Mais son incursion photographique dans ce que l’on n’hésitera pas à qualifier de «pensée magique» fascine. Se saisir, au risque du cliché, de la thématique du rêve est éminemment casse-gueule.

«Au bord du précipice», selon ses propres termes pour qualifier la cruauté et l’enchantement surréaliste, la Mexicaine lui fait honneur et parvient à créer des associations où l’étincelle incongrue surgit. Mieux: ses solutions visuelles, parfois proches de l’illusion d’optique, donnent à ses combinaisons terrestres la fulgurance de l’élévation.

Nyon, Galerie Focale
Du 1er mai au 19 juin.
Vernissage sa 30 avril (17h30)
Rens.: 022?361?09?66
www.focale.ch

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