Jake Bugg, folk impérial

CritiqueVendredi, l'Anglais a mis la tradition au coeur du Zermatt Unplugged, comblant ses fidèles et assujettissant les fêtards à l'évidence de son talent

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S'il est facile de débrancher une guitare, il est moins simple de désactiver le public. Jake Bugg en était prévenu, et conscient, qui s'apprêtait à affronter en solitaire et en format strictement acoustique la salle zermattoise du Alex et ses 500 spectateurs du vendredi soir. "Ce sera un concert intéressant, nous confessait-il peu avant. Tout le monde ne sera pas là pour moi, et c'est le week-end. Il y aura sans doute des gens qui voudront juste boire un coup ou plus. Ce sera à moi de m'imposer. Le challenge d'un concert acoustique est qu'il repose immensément sur la réponse du public. C'est difficile mais d'autant plus valorisant quand tu parviens à le capter."

Bonne nouvelle: le Zermatt Unplugged continue sur sa lancée d'un succès populaire, où la station valaisanne accueille depuis mardi son comptant de spectateurs internationaux et festifs. Moins bonne nouvelle: ce même succès rend parfois improbable la promesse d'une écoute optimale autour de la philosophie acoustique de l'événement, surtout quand la salle est grande et l'artiste joue vraiment le jeu (et c'est rare). Alors Jake Bugg armé de sa seule guitare en contreplaqué d'acajou brun, s'avançant sur scène dans le même t-shirt noir qu'il portait durant l'après-midi, jetant sur la foule son regard naturellement indolent mais ici réellement fatigué (il est revenu deux jours plus tôt de six mois de tournée américaine et repart lundi pour l'Australie...), Jake Bugg donc allait devoir prouver que son succès n'est pas seulement dû à quelques pépites folk qu'il composa à peine majeur et qui propulsèrent ses deux premiers disques au sommet des charts anglais.

Dans un brouhaha lointain (le bar est à l'entrée du club, les buveurs aussi), il démarre avec "Hearts That Strain", extrait du récent disque du même nom. Impérial, et pas seulement pour la coupe de tiffs à larges mèches qui couvre son crâne façon Auguste, il pointe sa guitare vers le public et déclame ses paroles d'une voix assurée, détachant les syllabes et dissipant rapidement la fausse impression de dilettante qu'il affiche du haut de ses 24 ans. Les mots claquent dans un timbre qui séduit ou agace - en gros, la voix du chanteur des Pet Shop Boys mais un poil plus aiguë... Elle est en tout cas d'une justesse étourdissante et s'accommode de déroulés bluesy dont s'amuse le guitariste. La salle demeure dissipée mais Bugg avance sur ses plus récentes (et moins connues) compositions, sûr de son coup.

Et il a raison. Il faut un peu de temps pour que le charme opère, mais l'artiste prend l'ascendant sur la salle, à mesure qu'il dégoupille ses grenades folk, courtes chansons furieuses tirées de ses jeunes années dans un bled anglais, et qui visaient si juste qu'elles firent de Jake un soudain héros d'une tradition folk renouvelée. "Je n'y crois pas du tout, s'amusait-il plus tôt sur la terrasse de l'hôtel. Il y a tellement de musique de nos jours que les jeunes en veulent surtout pour leur argent et leur énergie. Des gros shows bien impressionnants. Tant mieux s'il y a là dedans une petite proportion disposée à s'asseoir devant un musicien pour l'écouter réellement, comme devant Dylan ou Donovan à l'époque. Mais même moi ce n'est pas uniquement mon truc. J'écoute surtout du hip hop."

Si des bombes comme "Trouble Town", "Lightning Town" et "Seen It All" s'imposent en affrontant les rieurs par leur force de frappe, ile st plus curieux de constater combien le paradoxe de "jouer moins fort pour obtenir plus d'attention" fonctionne. Quand le chanteur commence les arpèges de "Broken", il faut un peu de temps pour que la salle, surprise par cette soudaine douceur venue de la scène, tende elle même l'oreille. Et se laisse chavirer par le chant pur et puissant de Bugg, qui alterne accords majeurs et mineurs dans un chef-d'oeuvre de crescendo émotionnel et d'emphase, transformant le temps d'une balade l'Alex en cathédrale minérale, au pied du Cervin.

Une grosse heure aura suffi à Jake Bugg pour venir, voir et vaincre, avec ses guitares et ses mèches également impériales, et une vingtaine de chansons proposées. "Je me souviens d'un de mes premiers concerts en tant que spectateur, racontait-il plus tôt. C'était Don McLean (ndlr: chanteur de folk sixties connu notamment pour son hit "American Pie" de 1971). Je devais avoir 14 ans et j'avais été sidéré de sa capacité à tenir une foule avec juste une guitare. Dix ans plus tard, je pense que je suis capable de le faire aussi. Mais sans doute pas aussi bien que lui." Sans doute Jake Bugg, dans cette dernière phrase, a-t-il tort.

Zermatt Unplugged, jusqu'à samedi soir 14 avril www.zermatt-unplugged.ch

(24 heures)

Créé: 14.04.2018, 10h51

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