On n’en a jamais assez de Johnny Marr

LivreLe guitariste des Smiths, groupe qui sauvait le rock anglais en 1985, publie ses Mémoires. Souvenirs, souvenirs.

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Au rayon des frères ennemis du rock britannique, le duo Marr-Morrissey est moins connu sous nos latitudes que, disons, les paires Lennon-McCartney, Jagger-Richards ou plus récemment Gallagher-Gallagher. En Angleterre, c’est pourtant un monument national qui s’érigea sur ces deux blasons, puis s’écroula aussi vite qu’il s’était bâti, dans une rancœur moche et tapageuse. En choisissant The Smiths comme nom de groupe, soit le patronyme le plus désespérément banal au royaume de sa Gracieuse Majesté, sans doute que le guitariste Johnny Marr et le chanteur Morrissey ambitionnaient de devenir un fragment du patrimoine. Ils y parvinrent avec distinction, en quatre années de règne à la fois culte et populaire.

Leur ascension et leur chute ont été mille fois contées, interprétées, enjolivées, déformées. En 2016, dans ses Mémoires, Johnny Marr donnait enfin sa version de l’affaire. Ils sont désormais traduits en français, sous le titre d’«Électron libre», et l’histoire unique des Smiths se révèle contre toute attente presque moins captivante que la vie du guitariste.

Élégantes manières

Premier constat: Johnny Marr écrit comme il joue, d’une élégante manière, avec un vocabulaire étendu, un style délié et juste ce qu’il faut de morgue, que ce rejeton d’Irlandais a tôt développée dans les rues de briques de Manchester. Son autobiographie, qu’il signe sans aide, prend le temps de raconter cette époque d’une Angleterre industrieuse et d’une génération trop jeune pour avoir connu la Beatlemania et pas assez âgée pour participer pleinement au punk (Marr est né John Maher en 1963).

Il découvre la guitare à 14 ans et, dans le sillage hétéroclite initié par les Clash, ne se gêne pas d’afficher des goûts bien loin de la brutalité du punk – soul de Motown, funk de Nile Rodgers, bubblepop seventies, George Harrison, T-Rex et même ces rednecks de Fleetwood Mac! Sans passéisme mais avec beaucoup d’affection, son livre s’attarde sur ces années de débrouille, où découvrir un nouvel accord de guitare signifiait prendre un bus vers l’autre bout de la ville et celui ou celle qui vous l’apprendrait; où acheter un bon disque comme de bonnes fringues impliquait de se rendre dans des tanières plus ou moins louches, au risque de croiser un supporter de l’équipe de foot adverse.

Marr forme The Smiths avec Morrissey en mai 1982, après avoir créé plusieurs groupes où il perfectionna son jeu de guitare singulier, moins axé sur le riff central que sur ses frondaisons – on parlera de «la guitare en carillon des Smiths». Deux ans et demi plus tard, par la puissance du bouche à oreille et le réseautage efficace de labels nés de l’esprit punk (Rough Trade, en l’occurrence), le quartette joue dans l’émission «Top Of the Pop» et hisse au sommet des charts anglais «Meat Is Murder», son deuxième album et manifeste végane préhipsters. Le troisième long, «The Queen Is Dead», sera classé «plus important disque du rock anglais» par le magazine «NME». Mais en 1987, l’aventure s’achève vilainement. Querelles d’ego, management déficient, bassiste sous héro, divergences musicales… Marr quitte le groupe – mais sa bio révèle qu’il aurait appris sa défection par voie de presse. Dont acte, quoi qu’il en soit.

Armés de fleurs

En leur courte existence, The Smiths auront mis au centre du jeu Manchester contre Londres, précurseurs de la vague «Madchester» des années 90. Happy Mondays, Stones Roses et surtout Oasis, tous révèrent l’indolence bravache de Johnny Marr, le parrain. Ce dernier raconte comment il découvrit Oasis à ses tout débuts, et offrit une Gibson à Noel Gallagher, qui s’était fait faucher la sienne. Il creuse aussi son goût pour l’invention et le contre-pied, dont l’une des plus bluffantes illustrations, chez The Smiths, fut d’imposer un maniérisme de gandins culottés, gosses des rues bagarreuses montant sur scène armés de bouquets de fleurs, de chansons soyeuses et de références à Oscar Wilde.

S’il ne se couvre pas de lauriers pour avoir fait survivre le rock à guitares et l’esprit «do it yourself» dans la niaiserie synthétique des eighties pop (The Smiths étant pour l’Angleterre ce que R.E.M. fut pour les États-Unis), sa vie après 1987 démontre combien Johnny Marr est devenu un indispensable du rock anglo-saxon. Les anecdotes de ses collaborations avec Paul McCartney, Talking Heads, Pet Shop Boys, Beck, Jane Birkin, Modest Mouse et autres New Order (au sein du duo Electronic) valent plus que les journées de procès durant lesquelles Marr et Morrissey, enfin réunis en 1996 mais devant un juge, furent condamnés à verser 1 million de francs de droits d’auteur au bassiste et au batteur des Smiths.

Bien moins que la somme promise pour une reformation du groupe – la question à laquelle Johnny Marr est confronté systématiquement depuis 1987. Dans son autobiographie pleine d’humanité et de charme, la réponse est toujours non. En revanche, son quatrième album solo est paru en 2018. Il se nomme «Call the Comet» et il est absolument succulent.

Créé: 11.01.2019, 13h23

«Électron libre (Set the Boy Free)»
Johnny Marr
Le serpent à plumes, 380 p.

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