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«On n'est jamais l'autre»

Frédéric Choffat est allé tourner l'intimiste «My Little One» dans les décors panoramiques de l'Arizona. Confidences.

Son dernier film, «My Little One», plante un mobile home dans le désert de l’Arizona. Des Navajos y dansent autour du corps encore chaud d’une femme (Anna Mouglalis), si chaud que cette créature de sang-mêlé n’a peut-être pas encore rejoint les vastes chasses de l’au-delà. Deux hommes (Mathieu Demy et Vincent Bonillo) l’entourent, accourus d’Europe en souvenir de leurs amours défuntes. Et une petite fille qui porte l’âge exact de leur séparation de jadis, 10 ans. D’un sourire, le réalisateur Frédéric Choffat balaie l’horizon. «La Suisse, trop petite pour moi? Même pas, même si à l’adolescence j’ai eu envie de faire péter les frontières. Je me sens Bernois, Neuchâtelois, Vaudois, Genevois, caméléon… Je suis né à Tanger, d’où mon travail documentaire sur les migrants, en parallèle avec mes fictions.» Son premier film portait un titre prémonitoire, «La vraie vie est ailleurs». La bourlingue demeure, ses thèmes de prédilection aussi: l’autre, l’identité.

Ce pays navajo n’est-il pas un territoire de cinéma en soi?

Bien sûr, on pense à «Paris Texas», etc. J’avais surtout vu au Festival de Locarno des courts métrages tournés dans la Mancha. Même en plan moyen, l’horizon y restait infini. J’avais besoin d’une telle ouverture qui, en Suisse, est barrée par les montagnes. Comme un luxe absolu d’y faire rebondir une histoire, avec la beauté et l’introspection que ce choc provoquerait.

De tels décors ne génèrent-ils pas d’inévitables clichés?

Je procède beaucoup par gros plans, ma marque de fabrique. J’aime m’approcher des visages, des corps, danser avec eux dans un dialogue et, surtout, restituer la beauté que je voyais sous mes yeux. Je me suis beaucoup méfié de l’imagerie western, si galvaudée. Je tenais à rester dans une histoire d’amour européenne. Avec cette intuition: je transpose des individus au bout du monde pour mieux qu’ils se retrouvent. Une vieille marotte chez moi. Le voyage apporte simplement une touche de magie supplémentaire.

Cela reflète-t-il votre propre expérience?

Avec ma compagne et coréalisatrice, Julie Gilbert, nous avons vécu aux États-Unis, au Mexique, au Canada, à chaque fois des tranches d’une année. Cela a modifié notre regard, l’a aiguillé vers les peuples premiers. À Tanger ou à Los Angeles, j’ai toujours envie d’aller vers les autochtones. Peut-être parce que la question des origines m’obsède. La collision avec l’extérieur, avec l’étranger, précise peut-être ma vision. En tout cas, elle m’apprend à raconter toute cette histoire entre la vie et la mort.

La culture navajo a-t-elle influé sur ce récit?

Nous avons vécu chez les Indiens, observé des rituels, consulté un medicine man. Sans pousser la dimension ethnographique ni chercher un ton documentaire, nous tenions à l’exactitude, à ne pas céder à des a priori. De là le constat: on n’est jamais l’autre. Ça ne sert à rien de faire semblant. L’héroïne, d’ailleurs, cette femme qui meurt, ne perd jamais son ironie sur ce point.

À la quête identitaire s’ajoute ici celle en paternité. En quoi définit-elle un homme?

Je parle souvent de grossesse, d’accouchement quant à la fabrication d’un film, qui naît des regards posés sur lui! Donc, la paternité… ces hommes sont-ils des pères biologiques potentiels ou juste adoptifs? L’un voit un piège, l’autre n’y pense pas une seconde. À dire vrai, notre réflexion s’est surtout attachée à l’identité de chacun et aux responsabilités créées par les familles que nous nous composons. Que feriez-vous si un être cher vous appelait à la rescousse après des années de silence? Qu’un homme quitte tout, d’accord, mais une femme aimée jadis, des amis d’hier, tout ça compte aussi. J’ai beaucoup pensé à «Dans la ville blanche», d’Alain Tanner.

Un maître pour vous?

J’aimerais avoir des idoles, Roger Federer, Jean-Luc Godard, Tchaïkovski, mais tous ensemble! J’ai trop d’esprit critique pour n’en suivre qu’un. Malgré son tempérament, disons, grognon, j’ai beaucoup d’amitié pour Alain Tanner. Aujourd’hui encore, je me sens proche de ses histoires, «L’homme qui a perdu son ombre», le Bruno Ganz de «Dans la ville blanche». À 20 ans, je voulais, comme mes collègues de classe, jeter les vieux pères du cinéma suisse. Quelle bêtise! Pourquoi aller chercher à Paris ce que nous avions sous la main? Alain Tanner était dans l’annuaire. Lui qui avait réalisé de tels chefs-d’œuvre m’a reçu dans sa petite maison d’un autre temps. Même si je ne me sens pas attaché au label «cinéma suisse», ces racines m’importent.

Le «voyage» du tournage est-il aussi important que le but?

Évidemment, se retrouver en équipe réduite, au milieu du désert, à la frontière d’une réserve navajo, ça crée des liens. Comme de réchauffer des pizzas sur des grils dans la cour d’un hôtel de style Formule 1. Une tribu, quoi! Mais le film reste l’objectif, même s’il ne nous appartient plus, même s’il prend une autre signification, que vous imaginiez l’héroïne vivante ou morte.

Chronique (CH, 101’, 12/14) Cote: **

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