Jamais mort n’avait fait autant de bruit

MusiqueLundi à Paris, le label de Johnny Hallyday a lancé les opérations autour du disque posthume. Récit d’une écoute hors norme.

118 rue du Mont Cenis, devant les bureaux parisiens de Warner France et la photo du nouvel album de leur idole, une poignée de fans privilégiés. Philippe Manoeuvre était de la partie.

118 rue du Mont Cenis, devant les bureaux parisiens de Warner France et la photo du nouvel album de leur idole, une poignée de fans privilégiés. Philippe Manoeuvre était de la partie. Image: AFP

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Ce sont des écouteurs lumineux capables de recevoir trois fréquences différentes, chacune indiquée par une couleur. Quand tous les voyants passeront au bleu, la voix de Johnny Hallyday surgira d’outre-tombe dans une cinquantaine de paires d’oreilles, journalistes et fans mêlés, réunis dans le secret au cœur des studios parisiens de Warner France. Le sol est constellé de tapis épais, quelques guitares traînent çà et là, un phonographe aussi, éléments de décor chaleureux pour faire oublier les gardes et les portiques aux entrées. Projetée contre le mur: une photo de l’hôte en T-shirt blanc, petit Jésus en croix et regard dur, un peu triste, de celui qui vous mate désormais depuis ailleurs. Mais c’est lui qui va chanter. Lorsque la voix de Johnny glisse dans chaque écouteur, la salle prend des allures de mausolée bleuté et une femme fond en sanglot.

«J’ai trop flirté avec les limites, je ne vais pas le nier, j’assumerai mes choix.» À l’écoute de «J’en parlerai au diable», première des onze chansons de ce disque très rock à la voix claire et forte, l’expérience s’avère troublante. À l’exception peut-être de Freddie Mercury, qui se savait condamné au moment d’enregistrer «Innuendo» en 1990 mais avait caché sa maladie jusqu’au jour de sa mort, aucun artiste du poids d’Hallyday n’avait réalisé un disque qu’il devinait posthume, sans dissimuler son combat contre le cancer (lire encadré). «Mon pays c’est l’amour» sort vendredi 19 octobre, disponible dès minuit sur les plateformes d’achat et même, en France, chez certains disquaires zélés.

L’opération est de taille pour Warner Music, qui a prévu 800'000 ventes physiques, une folie à l’heure du Net. Mais réalisable. Lundi à Paris, la fébrilité le partageait à l’émotion. Les journalistes des principales chaînes de télévision venaient prendre des nouvelles du mort le plus vivant de France; les fans, une quinzaine sélectionnée parmi les plus solides soutiens du «Taulier», venaient découvrir l’ultime legs artistique de leur idole. «C’est beaucoup de plaisir mais aussi pas mal de trouille, avoue Erwan Masson, venu de l’île de Molène en patron du Fan-club Bretagne qu’il créa en 1973, à l’âge de 13 ans! Avant, chaque disque était une fête, et je savais qu’il y en aurait un autre, au cas où il ne me plaisait pas. Là, je sais que c’est la der des ders. Après, il y aura des compilations.» Sous son Perfecto de cuir, Francis porte au cou la croix de l’idole, qu’il embrasse chaque soir. Originaire de Genève, Florence écrit pour le blog johnny-legend.fr. «Il est toute ma vie», confesse la jeune femme. On lui souhaite une bonne écoute, elle souffle un «merci, ça va aller» de condoléances.

«T’auras pas les moyens»

Jusqu’au jour J, le lieu avait été tenu secret. Le contenu de la journée aussi. Une diffusion en casques, donc, pour éviter tout piratage d’une écoute publique, puis une conférence de presse avec les responsables du label et le principal compositeur et producteur du disque, Maxim Nucci, alias Yodelice. Pas de Laeticia en vue, «qui possède son propre attaché de presse», balaie un communicant de chez Warner lequel exclut toute question autre que musicale. La guerre médiatique et judiciaire entre la veuve et les enfants biologiques du défunt, ça fait mauvais genre et ça n’aidera pas les ventes. Les fans ont sans doute leur opinion là-dessus, mais ils jouent le jeu. «No comment! se marre Erwan Masson. Sauf si tu me paies, mais t’auras pas les moyens.»

Après une petite heure d’écoute de ce disque de très bonne facture, la troupe des médias se rassemble dans les jardins. Comme aimanté par le reflet métallique de ses Ray Ban Aviator, toutes les caméras affluent vers Philippe Manœuvre, le parrain de la critique musicale au pays de Brassens qui décortique les qualités du disque («un vrai disque album de rock», s’étonne-t-il de sa voix aiguë) et explique le caractère inédit de l’événement. Derrière les verres fumés, on croit deviner l’œil humide. En racontant la vie de Johnny, Manœuvre traverse aussi la sienne, tout comme des millions de personnes, fans ou non. Soit plus d’un demi-siècle de rock’n’roll attitude made in France dont Hallyday célèbre encore une fois la jeunesse éternelle. Deux mois après avoir poussé ses ultimes et juvéniles rugissements, il s’éteignait. La dernière chanson a pour titre «Je ne suis qu’un homme». Finalement.

Créé: 17.10.2018, 07h10

«Il parlait d’une tournée des stades»

Ultime disque de Johnny Hallyday, «Mon pays c’est l’amour» comporte onze chansons dont un interlude instrumental. Si l’on ne peut évidemment pas exclure la publication future de vieux inédits et des fonds de tiroir, les dix interprétations du chanteur sont ses dernières. «Il n’y a pas eu d’autre chanson enregistrée», a confirmé lundi le patron de Warner France. Le disque a été lancé à Los Angeles en mars 2017, alors que Johnny avait appris la récidive de son cancer des poumons. Comme à son habitude, il conjurait le mauvais sort par le travail, réunissant même ses Vieilles Canailles (Dutronc et Mitchell) pour une tournée d’été alors que ses musiciens planchaient sur le nouveau disque. «Jouer, c’est bénéfique moralement», nous résumait-il alors. Dont acte. «Johnny a chanté en mars sur trois maquettes, dont nous avons gardé son interprétation sur les versions finales», détaille le producteur Maxim Nucci. «Il lui suffisait de deux prises, quatre ou cinq maximum, et nous choisissions la meilleure. Il n’y a eu aucun ajout ou travail sur la voix.» Fin septembre et début octobre, en traitement en France, il a chanté sur sept autres chansons, quasi achevées celles-là. Il est mort le 5 décembre suivant.



«Jamais je n’aurais pensé sortir ce disque ainsi, sans lui», continue Nucci. «S’il savait, il ne le laissait pas voir. Il parlait au contraire de partir en tournée des stades, et l’album a été composé dans cet esprit, avec des morceaux puissants visitant plusieurs facettes de son répertoire.» Les chansons emphatiques à grosse orchestration cohabitent avec des blues sudistes et des rock’n’roll véloces portés par le fantôme de Chuck Berry, de Jerry Lee Lewis… et du jeune Johnny, dont la voix retrouve une gouape de minot et une clarté étonnante. Avec le fidèle guitariste Yarol Poupaud (qui signe plusieurs titres) et une sélection de jeunes auteurs inspirés (Pierre Jouishomme, Yohann Malory, Pierre-Yves Lebert), Hallyday ne signe en aucun cas un disque au rabais. «Les 98% de ce que vous entendez étaient achevés quand Johnny a posé ses voix. Il a entendu cet album», affirme Maxim Nucci. Pour l’heure, les droits devraient revenir intégralement à Laeticia Hallyday, légataire unique de son époux selon la loi américaine, bien que les enfants du chanteur, Laura et David Smet, aient attaqué en justice le for juridique de l’héritage et assurent que leur père aurait préféré titrer son ultime disque «Made in Rock’n’roll».

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