Jane Birkin, sur un fil de soi, sur un air de Serge

InterviewRevenue de la maladie et de la solitude, elle publie ses Mémoires et conclura à Montreux trois années de «Gainsbourg symphonique»

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«De Serge, je suis prisonnière très consentante. C’est lui qui m’a sauvée. Après la mort de ma fille Kate, je ne savais pas quoi faire, je suis tombée malade, j’étais seule. Repartir en tournée avec sa musique m’a redonné envie.» C’est peu de le dire. Depuis plus de trois années que Jane Birkin a créé «Gainsbourg symphonique», la chanteuse a voyagé autour du monde et accumulé les projets. Ce matin-là, elle est à Genève pour évoquer l’ultime étape de cette odyssée entourée de l’Ensemble symphonique Neuchâtel, qu’elle interprétera le 31mars prochain à l’Auditorium Stravinski de Montreux. La veille, elle était à Anvers pour promouvoir le second tome de ses souvenirs, au moment où le premier est traduit en italien, en espagnol et en russe. Cet hiver, elle s’attellera à composer un nouvel album avec l’aide d’Étienne Daho. Jane Birkin va mieux.

À Montreux, vous serez accompagnée de nombreux invités, dont votre benjamine Lou Doillon.
C’est la production qui lui a demandé – je le sais car ils ont aussi contacté Charlotte. Moi je n’aurais pas osé, je ne veux pas qu’elles se sentent obligées, déjà qu’elles ont passé leur vie à entendre parler de leur père, de leur mère, de leurs sœurs! Charlotte était connue dès 12 ans mais Lou a attendu l'âge de 30 ans, alors c’est pas pour que je ramène ma fraise en lui disant «viens chanter avec maman!» J’étais d’autant plus étonnée qu’elle dise oui.

Et Carla Bruni, c’est une amie?
Pas autant qu’Alain Souchon, qui sera aussi là. Je ne l’ai vue qu’une seule fois, on faisait une radio ensemble. Elle avait un pull en cachemire avec des seins tellement magnifiques! J’avais envie de me blottir contre ce pull mais je me suis retenue. J’étais très touchée car elle m’a écrit un long mail après le décès de Kate, qui avait fait de nombreuses photos avec elle. Durant une séance, Kate m’avait téléphoné pour me dire que Sarkozy venait de débarquer à l’improviste. «J’ai pris un Lexomil!»

Vous avez appris à apprécier la scène, après n’y avoir goûté qu’à l’âge de 40 ans…
Parce que personne ne m’a demandé de le faire avant. On faisait presque chaque semaine les émissions des Carpentier, les «Top à» avec tous les invités en play-back complet - je ne savais même pas qu’il y avait possibilité de chanter en vrai! Serge adorait le play-back, il n’apprenait pas les chansons afin que ses lèvres bougent bien à contretemps. Il était très fier de dire en se marrant qu’il voulait «démystifier le play-back»!

Avez-vous apprécié votre statut de couple hypermédiatique?
Toujours. Je trouvais ça rigolo. C’est quand vous ne voulez plus jouer que ça devient intrusif et violent. Jacques Doillon (ndlr: elle fut la compagne du cinéaste de 1980 à 1992) était l’opposé de Serge, il n’aimait pas les journaux, il vivait derrière un mur. Serge, au contraire, cherchait les photos. Il croyait qu’il devait être dans les journaux sinon il n’existait pas en tant qu’artiste. C’était une obsession.

Dans votre livre, vous décrivez des scènes d’un cynisme achevé. Ainsi quand il vous analyse sur la pente descendante, alors que lui, «il monte».
Serge pouvait être comme ça, oui. Il me disait que Jacques [Doillon] ferait de moi une inconnue. Il était très content quand ça marchait pour lui et savait vous le faire sentir, surtout quand ça allait moins bien pour vous. C’était cruel car on est soi-même très conscient de sa propre notoriété déclinante: les chauffeurs de taxi sont les premiers à vous le faire remarquer. Heureusement, mes films plus sérieux ont eu du succès, le théâtre aussi. Si j’étais devenue une pauvre petite chose oubliée, je ne sais pas quel charme j’aurais encore eu pour Serge.

Ses provocations découlaient-elles de son besoin d’être vu?
Pas toutes. Le billet de 500 francs brûlé en direct, c’était un coup de gueule sincère, il en avait marre d’être tondu par le fisc. Les gens comprennent peut-être mieux son geste aujourd’hui. Bon, pour Whitney Houston, ça reste à prouver... (ndlr: le 5 avril 1986, beurré comme un Petit Lu, il confesse à la diva américaine, en direct et sur le plateau de Michel Drucker médusé, «qu’il aimerait bien la baiser».)

Vous en pensiez quoi?
Il m’appelait toujours après. «Tu m’as vu? J’étais comment? Est-ce que ça se voyait que j’étais bourré?» «Ben oui, ça se voyait, oui.» Je ne le jugeais pas, je connaissais la personne, sa bonté, sa vraie nature. Mais il ne fallait pas être un génie pour comprendre que les audimats grimpaient dès qu’il mettait le pied sur un plateau, pour voir quelle connerie il allait faire. Il y avait toujours son producteur Philippe Lerichomme derrière lui, qui veillait à ce qu’on ne recharge pas son verre pendant les pubs.

Au cinéma, votre dernière apparition date de 2013, un très petit rôle dans «Quai d’Orsay».
J’ai fait aussi un court métrage qui n’était pas très bien. Enfin, je dis ça mais je ne l’ai pas vu. Je sais que je n’y suis pas bien car je m’y suis vue en photo. Mais j’étais tellement triste, malade et seule chez moi que j’ai accepté car le réalisateur était jeune et sympa. Je pouvais à peine marcher, je l’ai fait inconsciemment et je pense que je suis un monstre sous cortisone, j’avais ma tête qui faisait deux fois le volume! Je ne veux plus faire de cinéma. En plus, j’aurai désormais le trac.

Vous semblez pourtant goûter tous les cinémas, l’avant-garde des 60’s, les comédies des années 70, les auteurs des années 80.
Je recevais avec gratitude ce qu’on voulait bien m’offrir, mais je n’étais pas d’un talent égal. J’ai côtoyé des monstres de cinéma – Rochefort, Marielle, Trintignant. Ils bouffaient l’espace et parfois me fauchaient mes textes. Franchement, ils les disaient mieux. Rien à voir là avec le fait que je sois une femme: Arletty, Bardot leur auraient tenu le crachoir. Pareil face à Depardieu et Piccoli dans «Sept morts sur ordonnance»: il faut être à leur hauteur et je ne l’étais pas, tout juste jolie. Dommage car je croyais que j’étais formidable dans ce film. Je l’ai revu il y a six mois et je me suis détestée avec ma voix haut perchée! Mais j’ai vraiment aimé être tuée! Être abattue par Depardieu et avoir ce bout de morceau de veau plaqué sur la joue, c’était formidable. On avait dû tourner la scène en Espagne, parce ce qu’on avait pas le droit de flinguer les bébés en France.

Créé: 28.12.2019, 12h49

«Je t’aime», ad libitum

La première chanson de Gainsbourg que vous avez entendue?«Je t’aime... moi non plus», en duo avec Brigitte Bardot. C’était en 1968, chez les parents de Serge, avenue Bugeaud. On sortait ensemble depuis deux semaines, il faisait écouter la chanson à des journalistes et je la découvrais en même temps qu’eux. Il y avait encore des photos de Bardot grandeur nature sur les murs.

La première chanson de Gainsbourg que vous avez chantée?«Je t’aime... moi non plus». Je ne voulais plus l’écouter alors il m’a demandé de la chanter. Nous étions dans un grand studio à Marble Arch, à Londres. Avec Bardot, ils étaient collés dans une petite cabine. Avec moi, il se trouvait à l’autre bout du studio et faisait de grands gestes de la main pour que je ne me plante pas, car je chantais plus haut qu’elle. On a fait deux prises, je pense.

La chanson de Gainsbourg dont vous avez marre?«Je t’aime... moi non plus». Que je sois à Rome ou à Moscou pour parler de mes Mémoires, on ne m’interroge que sur ça! Cette chanson, c’est comme un casier judiciaire, ça vous poursuit à vie.

S’il vous fallait choisir une dernière chanson?Je sais en tout cas celle qu’on jouera à mon enterrement: «Je t’aime... moi non plus»! (Rire.) Ben oui, avec la boîte qui sort de l’église, imaginez! (Elle fredonne) «Tada-dadada...» On parie?

En dates

1946 Naissance à Londres, le 14 décembre.

1965 Épouse le compositeur anglais John Barry. Leur fille Kate naît en 1967.

1967 Rencontre Serge Gainsbourg sur le tournage de «Slogan». Elle restera avec lui jusqu’en 1980. Charlotte viendra au monde en 1971.

1975 Nombreux films à succès, dont des comédies. Comme chanteuse, enchaîne les albums écrits par Gainsbourg, dont «Ex-fan des sixties» en 1978.

1982 Naissance de sa troisième fille, Lou, de son union avec Jacques Doillon.

1991 En l’espace de 5 jours, perd son père David et Serge Gainsbourg.

2008 Douzième disque mais premier dont elle écrit les paroles, «Enfants d’hiver».

2020 Achève à Montreux plus de trois années de tournée avec «Gainsbourg Symphonique».

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