Jazz et littérature, un accord plus que parfait

Exposition Le premier disque de «jass» fut gravé en 1917. La Fondation Bodmer célèbre ce centenaire et souligne le dialogue fertile entre le genre musical et les écrivains.

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Eclos à Storyville, le quartier chaud de La Nouvelle-Orléans, bercé par des bras noirs dans la touffeur du bayou, c’est pourtant à New York que des mains blanches signent son acte de naissance. Le 26 février 1917 est gravé dans la cire le premier enregistrement de jazz – qu’on écrivait alors «jass» – par le Dixieland Jass Band. Livery Stable Blues et Dixie Jass Band One Step ne sont pas des chefs-d’œuvre, on est loin du génie de certains jazzmen noirs de l’époque, mais la galette 78 tours connaît un succès phénoménal. Le label Victor Talking Machine Company en vendra 2 millions d’exemplaires.

A star is born (vingt ans pile avant la sortie du film de William Wellman) et cette étoile, dont le rayonnement sonore syncopé a rythmé tout le XXe siècle, innerve encore le nôtre. C’est ce centenaire que la Fondation Bodmer commémore par une exposition riche à voir et à entendre. En se plaçant sous l’une des sept «douches sonores» installées au sous-sol de l’institution colognote, on peut ainsi entendre les accents rythmés du Dixieland Jass Band en 1917.

Vian, Kerouac et Butor

Mais comme nous sommes les hôtes de Martin Bodmer, Jazz & Lettres ne montre pas que des pochettes de disques… L’angle choisi «renoue le dialogue engagé entre écrivains et musiciens autour d’une musique reconnaissable entre toutes, dont les archives matérialisent une mémoire qu’on aimerait dire revivifiée et partagée. Source vive offerte à l’inspiration de Butor, Cendrars, Cocteau, Ellroy, Kerouac, Mac Orlan, Morrison, Perec, Réda, Soupault, Reverdy, Vian, le jazz a conquis une sorte d’évidence classique au fil du temps, après avoir été un phénomène d’avant-garde», annonce dans sa brillante préface du très beau catalogue Jacques Quentin, libraire expert en livres anciens et commissaire de l’exposition.

Celle-ci doit son squelette à la formidable collection de Guy Demole, qui possède quelque 100 000 enregistrements de jazz et des milliers de documents, ouvrages et archives. «En 1943, raconte le mécène genevois dans la préface du catalogue, âgé d’une dizaine d’années, je tombe par hasard, parmi quelques disques 78 tours de jazz, sur un enregistrement de Louis Armstrong de 1940. (…) J’admire bien sûr la trompette et le vocal d’Armstrong, et soudain je retiens mon souffle car je suis bouleversé par le jeu d’un clarinettiste et saxophoniste soprano.»

Le jeune Guy cherche son nom. «Dès ce jour, Bechet est entré dans ma vie et je n’ai cessé d’acquérir tout enregistrement de cet extraordinaire artiste.» Nouveau choc émotionnel le 14 mai 1949, lors du concert donné par Sidney Bechet au Victoria Hall. L’affiche et l’enregistrement de la prestation figurent en bonne place à la Fondation Bodmer, de même que l’une des premières critiques en français à propos du génie de Bechet, rédigée dans La Revue romande du 15 octobre 1919 et signée Ernest Ansermet.

«C’est un de mes dieux!»

Jacques Quentin pour sa part a élu Duke Ellington: «C’est un de mes dieux! Il a deux casquettes, à la fois populaire et savante, c’est un vrai créateur et un pianiste hors pair.» Mais le savant libraire «s’incline aussi» chaque fois qu’il passe devant le box réservé à Charlie Parker!

Quant aux auteurs liés au jazz, que de noms éclatants! Jacques Quentin: «J’ai mis en avant Jacques Réda, un critique de jazz très poétique, Pérec et son Je me souviens racontant son rapport au jazz, Michel Butor, qui était un ami – nous avions comme mot de passe ensemble Charlie Parker – Boris Vian avec L’Ecume des jours, Toni Morrison ou encore Fleuve profond, sombre rivière, dans lequel Marguerite Yourcenar a réuni 150 negro-spirituals, gospels et blues.»

Un hommage appuyé est rendu à Cocteau, que Quentin a bien connu: «C’est peut-être lui qui lance en France le dialogue entre jazzmen et poètes, en 1929, avec sa «performance»: dans un studio d’enregistrement, il déclame deux poèmes «jazzés», c’est-à-dire soutenus musicalement par un orchestre, celui de Dan Parrish en l’occurrence. Cocteau anticipe donc de trente ans les initiatives de la Beat Generation et une tendance encore vive jusqu’à Jacques Derrida et Ornette Coleman sur la scène de La Villette en 1997 ou Michel Butor qui, en 2014, s’est produit au Festival Jazz in Arles avec le pianiste américain Marc Copland.»

«Jazz & Lettres» à la Fondation Martin Bodmer, à Cologny, jusqu’au 25 février 2018. Superbe catalogue avec 24 monuments sonores du jazz sélectionnés par Guy Demole et insérés en deux CD.

(24 heures)

Créé: 27.06.2017, 18h56

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