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Jean d’Ormesson officialise son immortalité définitive

L’homme de lettres s’est éteint d’une crise cardiaque mardi, à 92 ans, à Neuilly. Lors d’une ultime rencontre, l’Académicien français aux yeux myosotis s’amusait de mourir avec une gravité ironique.

Jean d’Ormesson est décédé mardi dans son domicile de Neuilly. À 92 ans, voilà l’immortel monté dans des cieux plus bleus que ses yeux. La belle affaire, chuchote-t-il déjà avec malice dans les mémoires. En séducteur accompli, cet incorrigible savait flirter avec la Grande Faucheuse, et même l’apprivoiser. «C’est une chance, il n’y a que les vivants qui meurent», confiait-il lors d’une ultime rencontre près de Paris. «Mon enfant, poursuivait-il sur un ton quasi badin, y a-t-il un autre problème que de savoir s’il y a un Dieu ou pas? Le reste, la politique, la guerre ou l’amour, n’est qu’un divertissement pour ne pas penser à la mort.» Et bon Dieu, qu’est-ce qu’il se sera diverti!

«L’écrivain du bonheur» laisse une œuvre immense. Le critique en lui affirmait son impuissance face à cette masse de plus de quarante essais, romans, etc. «La liste des best-sellers, j’y figure mais n’y attache aucune importance. Qui sont les juges de la qualité, ni les académiciens, ni les jurés des prix littéraires, ni le public contemporain. Je dirais même que ces honneurs peuvent nuire. Le seul facteur qui compte, ce sont mes lecteurs dans trente ans. Mais qui suis-je pour dire que j’aurai des lecteurs? Je serai oublié assez vite.»

Surnommé Jean d'O

Gourmand d’éternelle jouvence, le prolifique se déclarait satisfait d’avoir pu assurer ses arrières en se voyant édité dans la prestigieuse collection de la Pléiade. «De mon vivant! J’en tire un plaisir immense, moi qui ai tout réalisé tardivement. Certains auteurs sont morts de l’espérer.» Et de lâcher une œillade azuréenne. «J’ai écrit mon premier livre à 35 ans (ndlr: «L’amour est un plaisir»). Et je ne vous dirai pas à quel âge j’ai connu ma première femme.»

Sa vie se confond avec l’Histoire. Dieu, les affaires et nous, pouvait titrer le doyen des académiciens dans l’une de ses dernières publications. Les souvenirs personnels et les faits sociopolitiques s’entassaient dans cette somme de chroniques écrites pour Le Figaro. «J’ai juste censuré mes papiers les plus assommants. J’étais hésitant, vais-je intéresser encore? Mais ces deux présidents socialistes, quelle si heureuse coïncidence… comme disait Marx, l’histoire ne se répète pas, ou alors comme une farce.»

Descendant d’une famille de la très haute aristocratie, agrégé de philosophie, Jean d’O comme le surnommaient ses proches, posait en homme de droite mais cultivait le paradoxe avec élégance. «Gaulliste mais gaulliste européen», se qualifiait-il. Défenseur des valeurs morales traditionnelles, il s’enorgueillissait d’avoir réussi à faire élire Marguerite Yourcenar, première femme à l’Académie française. «Je l’ai imposée à ces ronchons, même à Claude Lévi-Strauss; pour lui, l’Académie, c’était la tribu!» Jean d’O riait, se ravisait. «Si vous mettez «ronchons», suggérez un peu d’affectueuse délicatesse. Ces lettrés m’évoquent parfois tellement la réunion de notables tatillons.» Il rêvait d’y côtoyer Sempé, Fabrice Luchini ou Charles Aznavour.

Ce roc de la vie intellectuelle française s’amusait encore d’avoir été choisi par un Mitterrand à l’agonie comme ultime confident. «On avait demandé à son beau-frère, Roger Hanin, pourquoi. Il avait répondu: «Oh! je connais François, il a choisi le plus con!» C’est une hypothèse, n’est-ce pas? Je ne fais pas partie de ceux qui l’aimaient mais sa mort m’a chagriné.»

«Ma mère, d’origine suisse, possédait une maison près de Morat. J’aime y écrire au calme. Et j’aime la Suisse et son système politique»

Car l’homme aimait les adversaires intellectuels à la mesure de sa férocité érudite. Au hasard d’une carrière d’orateur sans cesse revitalisée, ses escarmouches littéraires avec le critique Bernard Frank par voie de presse, resteront un monument d’éloquence sarcastique. Le Nouvel Obs se rappelle avoir vu d’Ormesson traité de «Mauriac de poche» ou de «débit d’eau tiède». Et de sa réponse pleine d’autodérision magnanime. «Lui, c’est Sartre à tout bout de champ. Moi, personne ne m’appelle jamais. Ou alors des dames de province avec des chapeaux verts ou des colonels à la retraite. Moi, je cache les lettres que je reçois, d’une écriture maladroite, sur du papier quadrillé, pour me confirmer que je suis idiot et la honte de la famille.»

Bernard Pivot s’était étrillé avec lui, il n’en fréquenta pas moins le plateau d’Apostrophes à 37 reprises. L’amoureux des mots et des écrivains savait en reconnaître un autre. Surtout, la curiosité précédait en lui rancœur et autres sentiments destructeurs. L’hédoniste ne boudait jamais l’hommage, le voir en fauve ronronner de plaisir à l’annonce qu’un jeune chanteur de la Nouvelle Star, Julien Doré, portait un tatouage à son nom sur l’épaule.

Ces dernières années, Jean d’O était devenu un hôte prisé dans les débats télévisés. «J’y vais avec le plus de naturel possible, sans tirer la gueule. C’est une machine à mettre en lumière, et très dangereuse!» L’esprit aiguisé de ce champion intergénérationnel s’en accommodait avec une sophistication bienvenue. Rassurant dans ses chemises de popeline assortie à ses pupilles, le gentilhomme classieux s’imposait aussi en vulgarisateur inné. Dans la même phrase, il pouvait citer Woody Allen ou Chateaubriand, son idole absolue, Lamartine ou Aragon. Toute une bibliothèque où il y puisait des sagesses jusqu’à décortiquer les issues les plus fatales. Sans oublier les vérités scientifiques. «Sans elles, je serais déjà mort», diagnostiquait celui qui avait traversé l’épreuve du cancer.

À l’enseigne de titres poétiques, ce petit prince des lettres séduisait le grand public. C’est une chose étrange à la fin que le monde ou Un jour je m’en irai sans avoir tout dit semblaient annoncer la conclusion. Pourtant, à chaque fois, il repartait en campagne, jeune homme fringant comme au premier bal. Gallimard l’annonce pour le 1er février prochain avec un titre en forme de boutade, Et moi je vis toujours

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