Jean Troillet, rebelle apaisé

AlpinismeA un carrefour de sa vie, l'alpiniste se raconte. Un film et un livre lui sont dédiés. "Je suis né sous une bonne étoile, mais la chance n'est pas tout."

Jean Troillet, géant des cimes: «Je regarde dans le rétroviseur et je me dis que j’ai tout fait juste. 
Je n’ai aucun regret.»

Jean Troillet, géant des cimes: «Je regarde dans le rétroviseur et je me dis que j’ai tout fait juste. Je n’ai aucun regret.» Image: Florian Cella

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Jean Troillet reçoit dans son chalet de mélèze tapi au fond du val Ferret. A l’étage, le séjour spacieux est à l’image de l’homme: ouvert sur le monde, simple mais généreux. Il n’y a pas de volets, pas de portes, pas de cloisons; mais une grande baie vitrée donne à voir les contreforts du Mont-Dolent. La veille, premier jour de mai, il a neigé. Un écureuil batifole sur le balcon. La lumière remplit l’espace. Et Jean parle, l’œil pétillant, le verbe vif.

«La seule chose qui compte dans ma vie, papa me l’a donnée, c’est la liberté»

Il en convient, ce rôle de conteur lui est plutôt inhabituel. «Je suis d’un naturel discret.» Ailleurs qu’en Suisse, son palmarès d’himalayiste lui aurait valu gloire et lauriers. Lui n’a pas trop cherché la reconnaissance publique. Celle des pairs lui suffisait. Sans être fuyant, Jean Troillet a toujours gardé ses distances: «J’ai de la peine avec la société. Déjà enfant, l’école, ce n’était pas pour moi. La seule chose qui compte dans ma vie, papa me l’a donnée, c’est la liberté.»

Là, c’est spécial. Les projecteurs sont braqués sur lui et, ma foi, il semble y prendre goût. Jean pouffe de rire: «Je me suis ouvert. Comme ils disent tous du bien de moi, ça aide!» Un film documentaire* fait son portrait d’aventurier. Un beau livre** raconte et documente sa trajectoire d’alpiniste – Une vie à 8000 mètres. L’éditeur chamoniard Guérin l’accueille dans sa noble collection, Texte et Images. Le genre de livre publié pour honorer la mémoire d’un géant disparu… Jean Troillet, 68 ans, est pourtant bien vivant. Miraculé? Il a une seconde d’hésitation: «C’est ce qu’on dit…» Et rebondit aussitôt avec davantage de conviction: «Oui et non. Bon, j’ai perdu pas mal de copains là-haut. Je suis né sous une bonne étoile! Mais la chance, ce n’est pas tout.»

Le film et le livre sont nés séparément, mais ils puisent aux mêmes circonstances: Jean Troillet sort grandi d’une épreuve qui a marqué une césure dans sa vie. Septembre 2011, il fait un AVC dans la face sud de l’Annapurna. «Je fermais les yeux, j’avais l’impression que mon corps tournait autour de la vis à glace. Je me suis dit: qu’est-ce qui t’arrive, bon Dieu? Pas à moi, après tant d’années…» Aidé par son camarade de cordée Blutch, il rejoint le camp de base comme il peut. Vacillant, tombant à terre, rampant. Un virus le cloue dans sa tente et lui fait perdre 12 kilos. Affaibli et entravé dans sa mobilité, il débarque à Cointrin en chaise roulante.

«Je n’ai jamais douté que je remarcherais», confie-t-il cinq ans plus tard. Il se moque gentiment du neurologue qui lui recommandait d’abandonner le métier de guide. Patient, obstiné et habité par cette force mentale qui l’a conduit vers les plus hauts sommets de la terre, il s’est reconstruit. Dur au mal, optimiste indécrottable, il a retrouvé l’équilibre, puis la marche et la grimpe. «J’étais un chamois, je suis entre le chamois et l’homme.» Du Troillet pur sucre!

Un palmarès hors norme

L’accident, sournois, l’a pris par surprise. L’arpenteur des 8000 comptait trente ans d’expéditions en Himalaya. «Une longévité inégalée», écrit Charlie Buffet. Avec dix 8000 tous gravis sans oxygène et en style alpin, par des itinéraires exigeants ou audacieux, son palmarès est celui d’un géant. Avec le recul, il philosophe: «L’AVC, c’était un message: t’as donné, maintenant tu passes à autre chose.» Son épouse, Mireille, et leurs trois enfants, 15 ans l’aînée, 11 ans les jumeaux, lui ont demandé de renoncer à la très haute altitude. «Ils avaient raison, c’était légitime.» Tourner le dos aux 8000, au «domaine des dieux», n’a pas été un deuil. «Je regarde dans le rétroviseur et je me dis que j’ai tout fait juste. Avec ce que j’ai accompli, je n’ai aucun regret.»

L’ours qui dit avoir vécu «comme un sauvage» jusqu’à 50 ans, le dur à cuire qui fuyait dès qu’une femme voulait se lier, le macho qui pestait contre les copines des copains aux camps de base, est apaisé. On le croit quand il dit: «Aujourd’hui, ma liberté, c’est d’être avec les enfants et Mireille.»

Gamin, Jean arpentait les alpages entre Orsières et La Fouly, fuyant l’école et un instituteur violent qui distribuait les raclées. Le bonheur était dans le pré, à faire les foins, à conduire les moutons, à jouer jusqu’à l’épuisement dans l’immensité de la forêt. Les souvenirs heureux se bousculent. Au détour d’une anecdote, il a cette parole brute qui résume son destin: «On m’a mis sur cette terre pour grimper les montagnes.»

Le métier de guide s’est naturellement imposé à lui, dans le sillage de son frère aîné Daniel, son «maître». Mais Jean est un rebelle. Sa vallée, la Suisse, les Alpes sont trop petites pour son appétit et son besoin de briser les cadres. Il veut tracer sa propre voie. Il sera insaisissable, infatigable et insatiable.?

La poudreuse du Grand-Nord canadien le garde dix ans, l’Himalaya lui ouvre ses secrets. «J’ai découvert que j’avais le gène de la haute altitude. Quel bonheur!» Plus il monte, mieux il se sent. Les 8000 demandent de la persévérance. Jean apprend de quatre revers avant de marcher sur son premier 8000, le K2. «Là-haut, on se sent tout petit. On en bave pour atteindre le sommet. Mais, chaque fois, je n’ai éprouvé que du bien-être.»


*Jean Troillet, toujours aventurier. Sébastien Devrient. Tournée romande dès le 12 mai.

**Jean Troillet - Une vie à 8000 mètres Charlie Buffet, Pierre-Dominique Chardonnens Editions Guérin. En librairie dès la mi-mai.

Créé: 08.05.2016, 08h43

Trajectoire

10 mars 1948 Naissance à Orsières.
Juin 1969 Brevet de guide.
Automne 1975 Première saison de ski au Canada. Il en fera neuf autres.
Octobre 1982 Première expédition en Himalaya. Abandon au Makalu, à 8200?m.
6 juillet 1985 Au sommet du K2, son premier 8000.
8 décembre 1985 Au sommet du Dhaulagiri, première hivernale en style alpin sur un 8000.
30 août 1986 Sur le Toit du Monde avec Erhard Loretan. L’Everest en 43?heures, aller-retour, une ascension pour l’Histoire.
Eté 1994 Rencontre Mireille Magnin au pied de l’Everest. Mariage le 2 juillet 1998.
Octobre 2010 Atteint la cote 8000?m pour la dernière fois, au Shishapangma.
Septembre 2011 AVC à l’Annapurna.

Avec Erhard Loretan, une cordée pour l’Histoire

Le 30 août 1986, il y a trente ans, Jean?Troillet et Erhard Loretan sont sur?le Toit du Monde. Quarante-trois heures aller-retour, un exploit singulier qui force l’admiration des plus grands alpinistes. «Cette ascension vaut bien mes douze 8000», écrira Reinhold Messner juste avant de boucler son grand chelem de l’Himalaya.

Les deux Suisses se sont connus deux ans plus tôt à Katmandou. Le courant a aussitôt passé. «On avait le même désir de montagne», dit Jean Troillet. La décennie 80, ils forment une cordée d’exception. Le secret de leur réussite? «On s’estimait, on n’était jamais rivaux, chacun gardait sa liberté. On était dingues, pas dans les normes.» Si Erhard était un surdoué de la montagne, Jean pense lui avoir apporté sa force tranquille. «On se complétait, on se comprenait sans parler.»

Ce fameux été 1986 à l’Everest, Jean prévoit un solo dans le couloir Hornbein; Erhard veut ouvrir une voie difficile avec le Français Pierre Béghin. La mauvaise météo pourrit l’ambiance au camp de base, l’alchimie entre alpinistes ne prend pas. «Erhard le vivait mal, il voulait partir», raconte Jean. Une fenêtre météo s’ouvre et le retient. Il y avait trop de neige pour un solo, Jean propose à Erhard de tenter le?coup ensemble. «La lumière brillait dans ses yeux, il avait la banane.» Les deux tracent une tranchée dans la neige et progressent à toute vitesse. «Si l’un avait un passage à vide, l’autre passait devant. C’était magique. A aucun moment on n’avait conscience d’écrire l’histoire. D’autres en auraient fait tout un foin; nous, on a bu un coup au camp de base, puis on a tourné la page et on a filé vers d’autres objectifs.»

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