Jean-Jacques Annaud sert Joël Dicker sur un plateau

CinémaDans son autobiographie, le cinéaste, 75 ans, confie ses souvenirs avec une truculence tragicomique. Jusqu’à son dernier défi, adapter pour la télé «La vérité sur l’affaire Harry Quebert» du Genevois.

Image: JF PAGA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Dans «Une vie pour le cinéma», Jean-Jacques Annaud conte les décors qui brûlent sur «La victoire en chantant», les pupilles dilatées de Patrick Dewaere dans «Coup de tête», le meurtre du producteur Lebovici en plein montage financier du «Nom de la rose» ou la tronche dépitée d’Umberto Eco découvrant sur le tournage Sean Connery en moine de Baskerville: «Il ne connaît que le foot!» Mais plus terrible encore que «L’ours» ou «L’amant», avoue le cinéaste, fut l’adaptation du best-seller de Joel Dicker, «La vérité sur l’affaire Harry Quebert». Explications avant la diffusion sur la RTS.

Adapter «L’affaire Quebert», est-ce aussi ardu que «Le nom de la rose»?
Avec ces couches de silence et de mensonges qui recouvrent l’intrigue, bien sûr, ça résistait. Mais j’ai pour règle de vie de me soumettre au mystère. Mon job, c’est trouver des solutions à n’importe quel problème, traverser la Volga sous les bombes ou définir le vocabulaire du chasseur-cueilleur préhistorique. Moi, je commence par rêver d’aller sur la Lune, je me le promets et seulement alors, je pense stratégie.

N’empêche, ces flash-back sur 30 ans, ça complique un scénario, non?
Non, question de structure, puis de disponibilité intellectuelle du spectateur. Le défi du bouquin, sa séduction à mes yeux, tient dans ce puzzle dont les pièces ne sont pas livrées dans l’ordre. Les soucis sont venus d’ailleurs, en plein montage. Avec le scandale Harvey Weinstein. Paniqués, les décideurs de la MGM ont fait pleuvoir sur ma tête des diktats et menaces plus que désagréables. Sans les hauts pontes des studios, toutes nos ambitions auraient capoté. Car il faut mesurer combien a été brutal aux États-Unis, le #MeToo Movement. Déjà que Hollywood, pays de moutons peureux, s’effraie facilement… Découvrant l’intrigue de «L’affaire Harry Quebert», les studios ont confondu histoire d’amour et apologie d’une manipulation sexuelle. J’ai vécu le moment le plus difficile de toute ma carrière, il m’a fallu mettre une armure, sortir mon sabre et monter au combat!

Que demandaient-ils?
Une édulcoration radicale du propos, tant ils ne comprenaient pas les enjeux et responsabilités du roman. Bon… avec le recul, après un tournage si harmonieux, je me dis qu’il fallait bien dans cette industrie si compétitive, qu’à un moment, je doive batailler pour mes idées.

Plus que la poisse, la chance vous a toujours collé aux basques.
Le risque est devenu ma norme et la simplicité me semble un piège! À chaque fois que j’ai cru mourir, perdu dans la montagne en hélicoptère, face à une falaise dans un petit avion crapoteux par exemple, j’ai toujours pensé: «Je l’ai mérité.» C’est moi qui me suis risqué à travailler ainsi, dans des situations impossibles. Je n’ai jamais eu peur de mourir.

Le jour de la mort d’Umberto Eco, vous bouclez à Verbier le scénario de «La vérité…». Un signe?
Je suis un athée, un scientifique. J’ai assisté à des coïncidences étranges au bout du monde, et tant de fois. Un signe? Ce jour si triste tant j’adorais et respectais Umberto, j’écris en communion avec Joël Quebert... lapsus! Dicker, jeune auteur formidable avec qui j’ai envie de continuer à travailler. D’une certaine manière, une disparition se combine à une apparition.

D’ailleurs, même souci, comment matérialiser un best-seller?
L’ennui d’une telle adaptation, c’est que vous affrontez des millions de lecteurs qui se sont fabriqué leur propre histoire. Néanmoins, je me conforte dans la statistique: 98% des gens regardent une série sans connaître le livre. Le grand danger serait d’être terrorisé par fidélité.

Malgré les critiques parfois féroces, vous ne vous découragez jamais.
La haine, la revanche, j’évite ces sentiments toxiques qui rendent malades. Et puis… il faut accepter les revers. L’adversité me semble plus stimulante que le faux cocon du succès, si dangereux. Je ne connais pas le ressentiment. Voyez l’Amérique actuelle, si plombée par l’incertitude qu’elle se paralyse. Si vous vous levez avec des idées aussi négatives, vous avez toutes les chances de planter votre journée. Accepter la critique, c’est repartir à la conquête.

Cette amabilité a pu paraître suspecte, voir le commentaire de Garth Thomas dans vos Mémoires.
Ah, vous faites allusion à ce directeur de production que j’avais récupéré en 1979 dans l’équipe d’«Alien». Cet Anglais bourré d’humour disait: «Pour arriver à ses fins, Ridley Scott vous viole. Jean-Jacques vous séduit. Mais au bout du compte, c’est pareil, vous êtes «fucked»!»

Vous imaginez les réactions si vous parliez ainsi aux États-Unis?
À l’époque, l’image semblait amusante, personne n’aurait eu l’esprit assez mal tourné pour la prendre littéralement. Au-delà, je ne suis pas un Henri-Georges Clouzot qui giflait et injuriait ses comédiens.

Percevez-vous une identité suisse dans le travail de Joël Dicker?
Pour moi qui ai grandi dans une famille qui bossait dans les trains, rien n’est plus beau que la précision horlogère! Avec en plus, cette douceur confortable. Joël s’est montré d’une discrétion admirable sur le plateau, il était curieux de voir comment se gérait une telle organisation, n’a jamais cherché à intervenir sur le scénario. Pour le remercier, je lui ai réservé quelques caméos. Il apparaît en flic, et aussi avec un chapeau de cow-boy dans un casino pour une microscène. Mais là encore, il faut vraiment bien le connaître pour le repérer. (24 heures)

Créé: 09.11.2018, 11h30

Infos pratiques

«Une vie pour le cinéma»,
Jean-Jacques Annaud
Éd. Grasset, 524 p.

«La vérité sur l'affaire Harry Quebert»,
série adaptée du best-seller de Joël Dicker
Dès le 20 nov. sur RTS

Zoom

Faut-il se précipiter sur la série?

«Ah, mais vous verrez, toutes vos réticences tomberont dans les cinq derniers épisodes», s’enflamme Jean-Jacques Annaud. Pour n’avoir eu accès qu’à la moitié de la série «La vérité sur l’affaire Harry Quebert», laissons au cinéaste le bénéfice du doute. Après tout, le romancier Joël Dicker adopte si souvent cette attitude ambivalente dans son best-seller, tourbillon d’intrigues imbriquées en flash-back sur trente ans.

D’entrée, le plus cosmopolite des réalisateurs français baigne comme un poisson dans les eaux de l’Atlantique au calme fallacieux. Sous le microcosme de banlieues verdoyantes fleurissent des turpitudes anciennes. Fumier ou victime, Harry Quebert a-t-il tué son étudiante? Avec un naturel confondant, Annaud restitue les atmosphères qui donnaient au best-seller une singularité si peu romande. «Dans les années 70, pour la pub, j’ai vécu cette Amérique si douce, Maine ou New Hampshire.»

L’efficacité presque léchée évoque les séries océaniques «The Affair» ou «Bloodline», où le secret empoisonne plus que l’ingestion de coquillages pas trop frais. À ce titre, «L’affaire Harry Quebert» respecte les standards plus audacieux désormais des productions télévisées auteuristes. La sophistication du puzzle proposé par Joël Dicker, bien que forcément simplifiée, garde ainsi des contours nébuleux bienvenus. Avec une conséquence, celle d’exiger une concentration maximale qui finit par attirer l’attention sur des détails perturbants.

Ainsi, dès ces premiers épisodes, il est permis de questionner le brushing évolutif de Patrick Dempsey. Ses mues physiques de 40 à 70 ans ont nécessité des heures de maquillage. Pourtant, le Dr Mamour de «Grey’s Anatomy» peine à instiller la hantise de potentielles perversions lolycéennes. Ben Schnetzer joue Marcus, son jeune émule promu détective, et arbore le mignon faciès d’un chiot amoureux de son maître. Un leurre à vérifier dès le 20 novembre sur la RTS.

En dates

1943

Naît à Paris, dans un milieu modeste.

1970

Devient un cinéaste star de la pub.

1976

«La victoire en chantant», bide en France, Oscar du meilleur film étranger.

1978

Scénarise «Je suis timide mais je me soigne» pour Pierre Richard.

1979

Signe Patrick Dewaere pour «Coup de tête» à condition qu’il se désintoxique; flashe pour Laurence, la femme de sa vie et la script de ses films sauf «L’ours», enceinte.

1981

«La guerre du feu», César du meilleur film et du meilleur réalisateur.

1986

«Le nom de la rose», d’après Umberto Eco, César du meilleur film étranger.

1988

«L’ours», César du meilleur réalisateur.

1997

«Sept ans au Tibet», avec Brad Pitt.

2001

«Stalingrad».

2004

«Deux frères».

2007

«Sa Majesté Minor», sur un scénario de Gérard Brach qui se meurt du cancer, bide.

2011

«Or noir», échec commercial.

2015

«Le dernier loup», d’après Jiang Rong.

2018

«La vérité sur l’affaire Harry Quebert», série télé d’après Joël Dicker.

Articles en relation

Annaud adapte le roman de Dicker en série TV

Best-seller Le cinéaste français tourne au Québec les dix épisodes de «La vérité sur l’Affaire Harry Quebert». Plus...

Comment Joël Dicker a dit non à Spielberg

Suisse L'auteur du livre «La vérité sur l'Affaire Harry Quebert» a révélé que sa maison d'édition avait refusé la proposition du réalisateur américain. Vidéo. Plus...

Personne n'échappera à Joël Dicker

Livres Son nouveau livre, La disparition de Stephanie Mailer, sort début mars. L'adaptation de L'affaire Harry Quebert suit sur les écrans en avril. Presque copie conforme. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.