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Jean-Paul Rouve: l’acteur dégage en Tuche

À la troisième aventure du clan le plus branque de France, l’ex-Robin des Bois s’imagine aux plus hautes fonctions gouvernementales. «Liberté, Égalité, Fraternituche», telle est sa devise. En gros.

Sa finesse d’esprit quadrille la conversation avec une douceur persuasive. Pourtant, actuellement à l’écran en patriarche de la famille Tuche, le comédien Jean-Paul Rouve irradie la sottise avec le piquant d’une moustache de beauf hirsute. Autre paradoxe, lui qui sévissait il y a quelques années en rebelle au sein des Robin des Bois, voit sa fougue d’irréductible Gaulois recyclée en énergie douce. «Je n’aime pas le tiède. Ça me plaît que Les Tuche, les gens adorent ou détestent. Au fond, c’est le principe même de l’art.» Élu président de la République par accident dans le troisième épisode, en plein raccord avec l’actualité politique, Jeff Tuche énerve et fascine. «Y a du couac 40 dans l’air!» En même temps, comme dirait Emmanuel Macron, la famille la plus branque de France s’incruste à la manière des Bronzés dans les années 1980. Sans avoir les bras d’un poulpe, Cathy Tuche (Isabelle Nanty) se démène à l’Élysée en première dame diablesse de «la pomme de la terre» et experte en frites. La progéniture s’ébat entre l’ado Coin-Coin en crise de «cuberté» qui a «le feu au slip», le gay Wilfried bas de plafond qui torture son garde du corps et Stéphanie qui s’énamoure d’un écrivain obséquieux qui rêve de pondre un premier chef-d’œuvre. De quoi débattre du programme Li­berté, Égalité, Fraternituche, «qui hésite entre Koh-Lanta et The Voice» et promet «un jour férié avant le jour férié pour se préparer, et un jour férié après pour se reposer du jour férié».

Êtes-vous surpris de l’accueil réservé aux Tuche?

Dès le premier Tuche, nous n’attendions pas un succès de cette ampleur. Les gens s’approprient les répliques, adhèrent à cette famille. On est toujours le beauf de quelqu’un, ça se confirme. Dans les débats en salles, j’entends presque les spectateurs penser: «On aurait pu être comme ça!» Chez les Tuche, il y a aussi cette liberté enfantine sans concession, qui donne envie. Gagner au loto, être élu président, tout ça n’a pas d’importance pour eux, sauf la famille.

Le genre de la comédie populaire ne divise-t-il pas depuis la nuit des temps?

C’est un truc de générations. Il faut 20 ans pour qu’une comédie soit vue à sa juste valeur. Les critiques de demain aimeront les Tuche, de la même manière qu’ils apprécient Louis De Funès et Gérard Oury aujourd’hui, eux qui jadis étaient méprisés par les intellectuels. C’est hallucinant, mais le temps doit faire son travail. Déjà, entre le premier Tuche et celui-ci, je remarque une évolution. Des journaux un peu branchés commencent à apprécier, il n’y a plus ce rejet en bloc, ça se nuance (ndlr: «Humour totalement décomplexé» pour «Le Parisien», «Carrément désopilant» pour « Les Inrockuptibles», «Niaiserie savamment étudiée» pour «Le Journal du Dimanche»).

Avec sa coupe de mulet, Jeff Tuche serait-il le cousin provincial d’Alexandre-Benoît Bérurier?

Je vois la parenté… et le même dédain que pour la littérature de gare. Comme Balzac par exemple, quand il écrivait des feuilletons dans les journaux. Ou Frédéric Dard ou Agatha Christie qui, désormais, sont considérés comme des classiques. Ces évolutions du goût, c’est typique de l’esprit français, de notre côté anar qui pousse chez nous à soudain aimer un truc parce que justement les autres ne l’aiment pas.

De nos jours, peut-on encore rire de tout?

On nous posait déjà la question au temps des Robin des Bois, et nous nous le permettions. Peut-être qu’aujourd’hui, il y a plus de bien-pensance, avec les réseaux sociaux qui répercutent tout ce qui dépasse… S’il y a un retour de bâton chez les humoristes, j’y vois surtout la faute à un comique comme Dieudonné. Le mélange d’idées extrémistes et d’humour a tué la liberté d’expression. La combinaison a fini par refroidir les gens. Là-dessus, l’influence des réseaux… ça ne pouvait que nuire, en véhiculant la moindre réaction bête, lui donnant une amplification dangereuse. C’est toujours la même histoire des mouvements qui dérivent. Et provoquent même des conséquences plus graves car, du coup, une frange de la population se sert de ces amalgames pour refermer des portes, museler les opinions. Mais ce sont des cycles. L’humour triomphera toujours.

Jeff Tuche est inspiré d’un sketch des Robin des Bois. Pourquoi avoir dissous la bande?

Nous n’avons même pas explosé. Nous sommes restés soudés cinq ans, puis est venu le besoin de s’exprimer autrement. Moi j’aime l’esprit de troupe même si j’apprécie en tant que scénariste et réalisateur de pouvoir parfois réfléchir autrement.

Ce scénario, dites-vous, était écrit avant la présidentielle. Coïncidence magistrale, non?

Et totale, je le jure! Le scénario était écrit en béton armé, à 90, allez, à 85% au tournage, avant les affaires Fillon et compagnie. Je n’improvise jamais sur une comédie, sauf fulgurance. Avec Olivier Barroux (ndlr: le réalisateur), nous avions observé à fond les politiciens. Ils me touchent presque, tellement dans le contrôle. De magnifiques acteurs, et pas dans le sens où ils seraient pourris, attention!

Poète à vos heures, ne craignez-vous pas de traîner Jeff Tuche comme un boulet?

De toute façon, moi, on ne me «remet» jamais. Ça peut paraître prétentieux mais je n’ai jamais été enfermé dans une case. Jeune premier, évidemment, ça n’a jamais été mon truc. Mais à part Delon le beau gosse, le cinéma français aime les gueules, les Bébel, Ventura, Dewaere ou Depardieu. Les films que je mets en scène ont un fond de mélancolie, c’est vrai. Le sentiment me passionne, comme la vie remplie de gaieté et de tristesse. Comme chez Claude Sautet: son grand pitch, c’était d’être dans la vie, en amour, amitié. Et puis le comique a ça en lui, il tente simplement le recul pour cacher le désabusé en lui.

Quand l’avez-vous été, désabusé?

Franchement, jamais. J’ai la chance de ne jamais sombrer dans l’aigreur. Le monde peut bouger, je reste sur la surprise que ça provoque. Et ici, en démocratie, ce n’est pas si dur! On mange, on s’exprime. Je ne mélange pas militantisme et notoriété, je déteste le voir chez les autres, sauf évidemment, pour quelques causes fédératrices, la montée du Front national par exemple.

Mais Jeff se moque des partis et avoue: «Quand je ne sais pas quoi dire, je fais semblant de réfléchir».

Jeff Tuche n’a aucun rapport avec une affiliation précise, c’est vrai. Le film refuse de donner dans le populisme, d’enfoncer des portes ouvertes. C’est encore plus fou: sa ligne, c’est de ne pas en avoir.

Il y a presque trente ans, vous montiez de Dunkerque à Paris. En quoi avez-vous changé?

J’ai perdu l’inconscience de la jeunesse. Je voulais conquérir Paris, laisser ma trace, je n’étais pas inquiet. Ensuite, après des dizaines de castings ratés, j’ai eu des doutes. Heureusement, je les ai toujours.

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