Le Jenisch, ce musée décapité qui cache la forêt

CultureTrois mois après le départ de la directrice, les édiles veveysans tergiversent sur la suite à donner.

Ouvert il y a 121 ans, le Musée Jenisch réserve ses salles à l’étage (photo) pour ses collections et propose des expositions temporaires au rez.

Ouvert il y a 121 ans, le Musée Jenisch réserve ses salles à l’étage (photo) pour ses collections et propose des expositions temporaires au rez. Image: FLORIAN CELLA

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«Ce n’est vraiment pas le moment…» Inscrit dans l’inquiétude, si ce n’est dans la peur, le constat revient en boucle, spontanément. Autres directeurs de musée, proches de l’institution, acteurs de la promotion culturelle, tous craignent que les errances politiques veveysannes n’affaiblissent définitivement le Musée Jenisch alors que le mastodonte cantonal Plateforme 10 se hisse dans les starting-blocks.

Déjà trois mois que la directrice, Julie Enckell Julliard, convaincue «qu’il était devenu un poids pour Vevey», secouait les esprits en claquant la porte et rien ne vient. Si ce n’est l’étalage public d’incompatibilités de vue entre les édiles, suivi de la décision de Nestlé de ne pas augmenter sa collection gérée par le Jenisch. Pas de mise au concours, aucune communication concrète sur ce sujet. Des pistes de réponses pourraient s’esquisser jeudi au Conseil communal à travers le projet de refonte du service culturel. En attendant, certaines voix politiques seraient encore promptes à remettre en question jusqu’à la nécessité d’un Musée des beaux-arts ou à dévaloriser la fonction de directeur, jugeant le remplacement surperflu.

Malaise politique

Sauf qu’en l’état, en ajoutant le poste vacant depuis l’été dernier de conservatrice du Cabinet cantonal des estampes, l’organigramme de l’une des plus grandes collections d’art visuel en mains publiques à l’échelle du canton ressemble à un tableau criblé de balles par Niki de Saint Phalle! Plus que trois conservateurs adjoints, un collaborateur scientifique, un pour la régie des œuvres, un autre pour l’administratif auxquels s’ajoutent quelques pour-cent ici et là, avec l’urgence de mettre en place un programme d’expositions au-delà de 2018 pour maintenir la visibilité. Une urgence relative pour le municipal Michel Agnant. L’homme temporise. S’en défend. Laissant le malaise politique percer à travers des termes qui n’engagent à rien. «Il ne faut pas replâtrer, on ne peut pas se permettre un choix au rabais. La réflexion est en cours. Le fonctionnement d’une institution politique, c’est compliqué.» Ou encore: «Nous étudions la bonne formulation pour la mise au concours.»


Edito: Le printemps des «petits» musées


Le discours se fait plus franc chez les tenants du titre de directeur de musée, tous ravis «qu’on en parle» et d’agréger les cas d’incompréhensions avec la sphère politique. Au Kunstmuseum de Lucerne menacé d’un trait de crayon valant 200 000 francs, l’ombre au tableau n’empêche pas Fanni Fetzer de rester proactive. Et lucide! «En Occident, 5% de nos sociétés s’intéressent à l’art et seuls 3% d’entre eux à l’art contemporain. Mais face à cette réalité, il y a celle d’une société submergée d’images. Qui pour aider à les lire, à les décoder? Qui pour apprendre à trier le vrai du faux? Comme rare espace affranchi de l’obligation de consommer, comme lieu où les choses qui s’échangent sont les idées, le musée a un rôle à jouer dans ce débat d’actualité: il peut démontrer l’intérêt d’être face à un original.» Une garantie qui, selon elle, incombe au seul directeur et dépend de son activisme. «Il y a de nouvelles pistes à tester, par exemple déplacer au musée des cours de français, d’allemand, d’anglais pour s’appuyer sur leur matière première?»

Au-delà de l’idée, l’intention est de faire du musée un partenaire socio-économique actif, de le positionner indispensable, de lui donner cette nouvelle raison d’être. Loin de sa définition de «simple lieu de loisirs» minimalisant son impact au moment des coupes budgétaires ou du soudain intérêt pour ses collections susceptibles de rapporter gros sur le marché et de renflouer les finances publiques.

Vendre des tableaux

Detroit, en situation de faillite, avait failli y laisser ses Rembrandt, Van Gogh, Picasso à l’été 2014 pour près de 4 milliards de francs mais l’idée a aussi fait son chemin quasi en simultané jusqu’à… Olten. Une option arrivée sur la table alors que la ville perdait son plus gros contribuable. Les musées de la place, dont le Kunstmuseum, ont dû rendre compte de leur utilité, risquant la fermeture et la mise en vente de leurs fonds. Mais il a fallu un après-midi aux deux directrices, dont Dorothée Messmer, pour renverser la situation: «Nous avons lancé un appel à tous nos collègues en Suisse pour le prêt d’une œuvre évoquant le printemps. Donc le renouveau mais également la résistance. Ne dit-on pas le printemps politique? L’exposition a eu lieu, le miracle aussi. Et depuis nous bénéficions de la perfusion d’un mécène pour six ans et venons de recevoir la bonne nouvelle d’un déménagement prochain dans un lieu plus adapté.» Sa traduction est réjouissante pour la directrice: «Ça veut dire que la ville tient à son musée, ce qui ne signifie pas la fin des combats, nous le savons. C’est la matière qui veut ça! L’art séduit, attractif et, à la fois, traîne cette réputation élitiste. À nous de donner les bons codes pour y entrer, à nous de rappeler que l’envie de voir l’emporte sur la nécessité de savoir, à nous de faire valoir qu’en conservant la mémoire d’un endroit, c’est aussi l’imaginaire d’une communauté que le musée préserve.»

Quelle taille critique?

Cette idée de respirer un peu financièrement grâce à la vente d’un ou deux tableaux est aussi passée par La Chaux-de-Fonds. L’irréparable écarté, la réflexion porte désormais sur d’autres potentiels d’économie. Plusieurs musées en un. Des synergies pour l’accueil, la médiation, la conservation. «Mais il faut des personnes qui incarnent les institutions, c’est très important, on ne peut pas descendre au-delà d’un certain seuil critique, assume Théo Bregnard, la Culture pour dicastère au sein de l’Exécutif. Par contre se pose la question de la capacité des villes à maintenir certaines exigences de connaissance ou de sauvegarde, c’est une vraie question d’autant que la culture gagnant en importance, son financement suit.»

La ville jurassienne, 40 000 habitants, vient de vivre une vacance à la tête de son Musée des beaux-arts, elle a duré trois mois! Achevée avec la nomination de David Lemaire, un conservateur aux intentions affichées et affirmées. «Ce qui a changé et qui n’a peut-être pas toujours été compris à l’échelon politique, c’est la mission d’un musée d’art. Il ne se contente plus d’être cet écrin qui conserve et présente, il existe, va au-devant de son public, se doit de renouveler les regards, de mettre en crise ses trésors pour faire naître de nouveaux discours et l’envie de musée. Ce qui implique des frais. Un peu plus que lorsque le conservateur prend ses collections pour un oreiller de paresse!» (24 heures)

Créé: 13.03.2018, 06h35

«Pour lutter, il faudrait densifier le lobbying populaire»

Interview


Engagée pour que la voix des musées compte dans le contexte économique et politique actuel, Madeleine Schuppli, dirige l’Aargauer Kunsthaus et préside l’ICOM Suisse (International concil of museums).

Une fois publics, les soucis peuvent avoir un impact sur l’image d’un musée. On l’a encore vu avec la Fondation Pierre Arnaud à Lens, ses difficultés, sa fermeture…

Le musée est une zone d’influence culturelle, oui, mais qui évolue dans une certaine fragilité donc… en danger s’il ne peut plus compter sur des conditions cadre pour remplir sa mission. Faute d’activités, il peut perdre de sa visibilité et de sa renommée. Il y a donc urgence pour le Musée Jenisch! Ne pas avoir de directeur est aussi grave que dommageable. Les équipes doivent se sentir perdues sans cette personne dont le rôle est d’aller au front, de faire le lien essentiel entre l’intérieur et l’extérieur en plus d’être le porteur d’une ligne. Grâce aux deux derniers directeurs, celle du Jenisch axée autour de l’œuvre papier et de la scène contemporaine est forte, connue et reconnue loin à la ronde.

Les villes – et leurs autorités – ont-elles la taille critique pour soutenir et comprendre de telles institutions?

C’est faux de dire que la culture est un luxe et de penser que les coupes budgétaires seraient moins douloureuses qu’ailleurs. Il faut densifier le lobbying populaire et ainsi faire valoir aux politiques la fierté d’une collectivité pour son ou ses musées. En Argovie, un récent sondage nous a certes renseignés sur les possibilités d’accroître notre public indigène mais il nous a aussi appris que même ceux qui ne venaient pas ou peu reconnaissaient l’importance de l’attrait du Kunsthaus pour la ville et le canton. Cette fierté doit se voir pour qu’elle puisse être constatée, d’où l’importance, aussi, des activités de médiation et des relais médiatiques.

Le trop-plein suisse de musées a souvent été mis en avant. Les institutions communales risquent-elles plus que les autres?

Nous vivons très bien avec notre équilibre fédéraliste qui vaut aussi pour les musées de beaux-arts. Ce sont des points de rencontre, de débat, c’est encore le lieu privilégié, familier – donc naturel – d’un premier contact entre les enfants et la création. C’est facile et No Billag, vient de nous le rappeler de dire que l’on ne veut plus payer mais à partir du moment où l’on commence à évaluer les pertes, on se rend compte que c’est énorme!

C’est aussi le rôle des politiques de le dire. Assiste-t-on à une déresponsabilisation sur ce front?

Il ne faut pas généraliser, mais chez certains, oui.

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