Julien Mages se frotte à Molière

ThéâtreAuteur autant que metteur en scène, le Lausannois s’empare du «Misanthrope» à l’Arsenic, et le transforme en femme. Rencontre

Le dramaturge Julien Mages dans le foyer de l’Arsenic, où il présente sa nouvelle création, «Janine Rhapsodie».

Le dramaturge Julien Mages dans le foyer de l’Arsenic, où il présente sa nouvelle création, «Janine Rhapsodie». Image: PATRICK MARTIN

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Après avoir chantonné un Roi Lear très personnel sur une superbe Ballade en orage, le Lausannois Julien Mages, 37 ans, s’empare du Misanthrope de Molière, création qu’il présente dès ce soir à l’Arsenic.

Mais l’auteur et metteur en scène n’a pas abandonné l’écriture pour autant. «J’avais envie de travailler sur des œuvres qui m’ont beaucoup nourri, mais de les aborder sous un angle très personnel.» Ni adaptation ni même transposition, le texte original de Janine Rhapsodie n’a ainsi rien à voir avec les alexandrins du fameux dramaturge français.

«Cela devient une tragicomédie ou un drame comique, en prose, avec des débats très modernes sur le développement, l’écologie, la notion de progrès, la vitesse et la question de savoir si l’on perd quelque chose en allant trop vite.» Surtout, Alceste y devient une femme, incarnée par la comédienne Carine Barbey. Une misanthrope…

La femme égale de l'homme

«Aujourd’hui, la femme est presque l’égale de l’homme, même s’il y a encore du travail. On peut imaginer une femme de pouvoir, une intellectuelle se confrontant au genre humain pour lui expliquer le plus froidement du monde la vérité.» Avec son personnage fustigeant l’hypocrisie et la fausseté, Julien Mages récuse prudemment toute «velléité féministe». «Je vois plutôt le misanthrope comme asexué. Il est tellement radical que le sexe et le vice n’ont pas de sens pour lui. Il est frigide à force d’être trop pur et trop sain. Ou alors, il est tellement névrosé qu’il en devient hermétique, imperméable à toutes les voluptés.»

Le dramaturge porte le fer dans la plaie du mensonge. A ce niveau, si le décorum a beaucoup changé entre le XVIIe de Louis XIV et l’époque contemporaine, le protocole et les manières demeurent. «La vérité elle-même est une forme d’illusion, mais le plus grand danger reste de se mentir à soi-même. En cela, la figure du misanthrope est peut-être ironique, mais elle tend vers la pureté, la noblesse d’âme. Il n’aime pas les défauts de l’homme. Au fond, c’est un moraliste radical.» Forgé au théâtre par l’écriture et le jeu d’acteur, Julien Mages pourrait reprendre l’étiquette: «Quand de vrais conflits éclateront, nous serons en mesure de prendre conscience de l’indigence intellectuelle actuelle.»

Un "Vortex hallucinatoire"

Alors que l’un de ses textes, Automne, sera bientôt mis en scène par un autre que lui-même (Jean-Yves Ruf), Julien Mages se sent désormais à l’aise dans la réinterprétation complète des piliers qu’il admire et qui l’ont fait. «Il y a un travail sur la forme classique narrative pour, petit à petit, la découdre, la défaire, et arriver à une destination plus moderne, plus absurde. Mais, comme je le dis souvent: pour déconstruire, il faut que ça ait été construit.» Moins noir et plus comique qu’à son habitude, il promet une fin en «vortex hallucinatoire» à cette pièce qui est aussi un «traité sur le soi».

Mais il ne va pas revêtir ce qu’il appelle «l’uniforme de la forme», cette «esthétique de panneau publicitaire, avec ses fragments et ses images, sa techno et ses moments de nu». Une posture qu’il dénonce sans acrimonie mais de laquelle il tient à se distancier. «A l’Arsenic, je suis l’un des moins ancrés dans l’avant-garde, le performatif. Mon credo est plus classique. C’est relativement dépouillé. Je propose une langue et un débat sur la langue, une pièce avec des acteurs qui sont autant d’idiosyncrasies, de figures de la personnalité.» Tiens, au XVIIe, le propos eût été une économique définition du théâtre…

Créé: 05.03.2015, 10h58

A l'affiche

Lausanne, Arsenic
Jusqu’au dimanche 15 mars
Jeudi 5 mars: évocation de l’univers du dramaturge dès 18 h et rencontre avec les artistes après le spectacle.
Rens.: 021 625 11 36
www.arsenic.ch

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