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Knapp rit encore des tabous

Le photographe zurichois révolutionna le look de la mode française. Une expo et un livre le célèbrent. Interview.

«Pat Cleveland et Donna Jordan», 1972. «Mes modèles ne faisaient pas plus de 1,75 m, elles ne chaussaient pas du 45, note Peter Knapp. Pas comme les moustiques actuels!»
«Pat Cleveland et Donna Jordan», 1972. «Mes modèles ne faisaient pas plus de 1,75 m, elles ne chaussaient pas du 45, note Peter Knapp. Pas comme les moustiques actuels!»
KNAPP/DR

Eminence de la photographie, Peter Knapp se laisse cueillir dans son jardin alémanique. «Je débroussaille le printemps», confie l’octogénaire zurichois avec enthousiasme. Et de défricher les souvenirs. Dans les années 1960, ce visionnaire a bousculé Paris et les belles plantes des magazines de mode. Loin des modèles guindés, le jeune artiste sort les filles des studios, «shoote» des fringues qui bougent, peps et pop en bandoulière. «Dancing in the Street», une expo et un beau livre, le célèbrent avec des images qui pourraient être publiées dans la prochaine édition de «Elle» ou de «Vanity Fair».

En 1959, Jean Tinguely influe beaucoup sur son destin, quand il embarque le peintre fondu d’abstraction à New York. Le choc du pop art le convainc d’être hors sujet en matière de beaux-arts. Du voyage, Knapp rentre photographe, bosse pour l’émission mythique «Dim Dam Dom». Surtout, ce maître du visuel est engagé par Hélène Lazareff comme directeur artistique de «Elle». «Notre couple marchait, comme avec les patrons de presse Roger Thérond ou Daniel Filipacchi à «Paris Match». Nous avions un vrai pouvoir en binôme, une réelle autorité qui permettait de financer les meilleurs. Et nous arrivions pile au moment de la rupture avec la haute couture. Quelle chance car personnellement, je trouvais les gens de la mode chiants!»

Et de rigoler, éternel chenapan. «L’époque était au changement. Les grandes maisons de mode ne gagnaient plus dans le système traditionnel. Les femmes simples en avaient marre de les imiter sur leur machine à coudre et les bourgeoises s’étaient fatiguées des griffes. Nous avons suivi le mouvement.» Qu’un Suisse dicte la mode à Paris ne l’étonne même pas. «Sortis du creux de la vague de l’après-guerre, les artistes suisses avaient l’avantage de se distinguer par une éducation qui avait manqué en France et ailleurs. Toute la richesse du Bauhaus nous imprégnait.»

Dans les cercles parisiens, Knapp fréquente avec ravissement Prévert, Ionesco ou Gary. «L’Œil» comme il est surnommé, repère les empêcheurs de défiler en rond, des maîtres tels Sieff ou Fouli Elia, des débutants, Oliviero Toscani, Sarah Moon, futurs as de pub. Et puis il y a les mandats insolites, voir cette série de mode commandée à Robert Frank.

Dans ces folles sixties, le photographe indépendant achève «Les Américains», bientôt icône du photoreportage. Pour l’heure, le Zurichois vivote, tendance arty fauché. «Assez camé à l’époque, Robert voyait double et ça se ressentait dans ses photos. Il a tenu à emmener les mannequins dans des salières, au sud de la France. Et il a ramené ces clichés montrant ces filles devant des montagnes de poudre blanche… Hélène Lazareff me laissait absolument tout faire.»

Jadis, Yves Saint Laurent bousculait Dior, Knapp se désole d’un héritage moribond. «Voyez comme YSL est exposé à Marrakech par exemple. Ses robes fantastiques ressemblent à des linceuls sur des bustes sinistres! Je vois le même hiératisme dans les défilés actuels, ces longues filles cadavériques qui font la gueule. Les «miennes» ne chaussaient pas du 45.»

Peter Knapp, «incorrigible farceur» de son propre aveu, a tourné la page de la mode sans regret de ne pas avoir persévéré dans l’art. «La peinture exige une discipline de la troisième dimension, comme le piano.» S’il soupire, c’est en homme heureux. «Car c’est toute l’histoire de ma vie. Je ne suis pas Rembrandt à composer une œuvre. J’ai toujours glissé d’une expérience à l’autre, à l’instinct des petites décisions au quotidien. Ça m’a souvent évité de sombrer dans le maniérisme ornemental.»

L’artiste a écumé le papier glacé en flibustier. «Je ne l’ai pas compris tout de suite. Mais la beauté réside dans l’allure, pas dans la perfection physique. Et là encore, ça ne tient parfois qu’à un fil. J’ai horreur du kitsch. Je trouve Jeff Koons du plus total mauvais goût.» L’ironie subvertit aussitôt le précepte. «Je dis ça et j’en doute néanmoins. Prenez un oiseau gris écrasé sur l’asphalte… une chromatique sublime peut jaillir de ce crash sanglant! En fait, la vulgarité devient tolérable quand elle indique une hiérarchie entre la beauté et la répugnance.»

«Dancing in the Street, années 1960-1970» Peter Knapp Ed. du Chêne, 304 p. Paris, Cité de la Mode et du design, jusqu’au 10 juin.

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