Dans son laboratoire, le Montreux Jazz perpétue la prise de risque

FestivalAlors que la 53e édition commence vendredi avec Sting et les stars au Stravinski, le Lab s’apprête à jouer sa partition de la découverte. Ou comment oser le pari indispensable de la relève.

Le Montreux Jazz Festival ne peut se reposer sur ses lauriers et parie sur la fraîcheur. Ainsi du trio de Houston, Khruangbin.

Le Montreux Jazz Festival ne peut se reposer sur ses lauriers et parie sur la fraîcheur. Ainsi du trio de Houston, Khruangbin. Image: DAVID SALAFIA

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Avant, les choses étaient relativement faciles. Les fans de reggae portaient des dreadlocks, ceux de rock des perfectos, et ceux de Yes des lunettes. Simple, basique, dirait Orelsan, qui ne jouera pas au 53e Montreux Jazz Festival (MJF) dès ce soir mais qui, avec son rap mâtiné d’electro et de chanson française, représente bien l’atomisation des styles à l’œuvre dans les musiques actuelles.

Un rendez-vous comme le MJF a toujours défriché les tendances et continue de leur porter une attention d’autant plus soutenue que les immenses vedettes du siècle dernier abandonnent l’une après l’autre la scène, volontairement ou non. Cette année, le Stravinski (et le stade de la Saussaz samedi) orchestre pas moins de trois «tournées d’adieux» officielles, avec Joan Baez, Anita Baker et Elton John.

Tandis que le Club se recentre peu ou prou sur la carte du jazz (lui-même traversé de cent styles), le Lab s’affirme comme l’espace des nouveaux courants dans un marché hyperversatile et ultramétissé. Samedi 13 juillet, Suzane est vendue comme la rencontre «entre Édith Piaf et Daft Punk», pas moins. Masego, le 3 juillet, décrit sa musique comme de la «trap house jazz». Etc.

«On fonctionne beaucoup au feeling, la tête dans le guidon avec un minimum de recul»

Pour rendre justice à cet éclatement des sous-genres, goûts et publics, le travail des programmateurs du Lab n’est pas une sinécure: oser le pointu, happer la hype, parier sur l’audace tout en remplissant 16 soirs d’affilée une salle de 2000 places debout – plus de deux fois la taille des Docks lausannois. Peu des artistes au menu rempliraient seuls. La formule gagnante pour minimiser les risques et aiguiser les curiosités réside plus que jamais dans un plateau global et une soirée assez variée pour attirer plusieurs niches de festivaliers. «On cherche à proposer des musiciens complémentaires entre eux», explique Rémi Bruggmann, coprogrammateur du Lab depuis deux ans avec le vétéran David Torreblanca. «Cela ne veut plus dire des plateaux avec des artistes évoluant dans un même style, au contraire. Il faut tenter des trucs et viser juste, au bon moment, dans un marché qui va très vite. On fonctionne beaucoup au feeling, la tête dans le guidon avec un minimum de recul.»

Sur le plan artistique, l’audace promet de belles curiosités (lire ci-dessous et encadrés) et, au contraire du Strav’ au programme très ordonné (un concert et sa première partie par soir, rompez!), renoue avec la profusion festive de Claude Nobs, qui aimait empiler les concerts – parfois cinq en un même soir cette année au Lab! Niveau finances, l’équation reste périlleuse. «On ne vise pas toujours le complet, euphémise Rémi Bruggmann, mais au moins à couvrir les frais et des cachets qui sont plus élevés que ce que réclame le musicien pour un concert en salle.» Certes, le Lab et ses 49 artistes ne représentent «que» 22% du budget artistique total, contre 65% pour le Stravinski et ses 26 artistes (hors gala de Quincy Jones). Le risque de flop y est plus intégré et moins létal. Mais les enjeux restent élevés pour revendiquer un rôle de vigie des nouvelles tendances. Et dire plus tard «je l’ai fait» au sujet de Kendrick Lamar (2013) ou de Lana Del Rey (2012).



Soolking

Le rap français ose tout, c’est à ça qu’on le reconnaît. Longtemps décalque plus ou moins hasardeuse des gros beats américains, le genre n’a plus de complexe à revendiquer son amour pour la chanson, la French touche electro ou, dans le cas de Soolking, le raï de ses ascendances algériennes. Protégé de Sofiane, gros consommateur d’effets autotunés qu’il mélange à un timbre haut, le rappeur a sorti son premier disque l’an passé, «Fruit du démon». Ses ventes sont estimées à 100'000 pièces. Le MJF le cueille donc au sommet de la renommée, encore auréolé de la reprise au printemps, par la jeunesse algérienne en colère, de sa chanson «La liberté» (elle-même adaptée d’une chanson de supporters de l’USM Alger).

Lab, sa 6 juillet (avec Maes, PLK, Koba LaD et SCH)


$uicideboy$

«I Want to Die in New Orleans». Le titre de leur premier album fait écho à leur nom. Pour la forme, $uicideboy$ y ajoute des dollars pour alpha et oméga. Pour le fond, le duo semble presque menacer de ne pas faire de vieux os. Ces fers de lance du cloud rap scandent (ou marmonnent) leurs textes sous codéine avec un goût prononcé pour le malsain, le pas propre reproduit par leur look, voire le gore des films d’horreur de série Z. Paradoxalement prolifique, balançant sur son soundcloud plus de 200 titres, la paire composée de Ruby Da Cherry et de $lick $loth $crim, incarne une face radicale mais populaire du rap indépendant américain.

Lab, me 10 juillet (avec Night Lovell et Scarlxrd)

Créé: 27.06.2019, 19h50

Prix cassés

L’affaire est vendue comme la chance de pouvoir «ne pas choisir entre Rita Ora, Eddy de Pretto, Cat Power, Ibeyi et James Blake».

Mais l’annonce il y a dix jours d’un abonnement personnel et global pour le Lab (299 fr. pour les 16 soirées, chacune à environ 70 fr.) reflète aussi le souci de remplir ses 2000 places.

La gageure, cependant, n’est pas nouvelle: à l’époque du Miles Davis Hall, il n’était pas rare de voir des invitations de dernière minute distribuées aux abords de la salle, afin d’étoffer des concerts peu fournis.

Khruangbin


Originaire du Texas, Khruangbing ne donne que modérément dans la musique à Stetson. Le trio de Houston, dont le nom signifie «avion» en thaï, invite plutôt la sono mondiale dans la souplesse d’un funk extracool. Le titre de leur deuxième album paru en janvier, le sensuel et nonchalant «Con Todo El Mundo», emprunte à l’espagnol pour enlacer toutes les contorsions de la planète. Pêchant l’inspiration dans des documentaires sur la musique afghane ou des sites de funk chinois, le groupe ne s’interdit aucune influence dans sa quête internationaliste d’ingrédients musicaux. Un Texas qui voyage sans colt dans les fleurs exotiques.

Lab, ma 2 juillet (avec Cat Power).
(Image: DAVID SALAFIA)

Suzane


Sans même un album dans son escarcelle prévu dans le courant de l’année tout de même, l’Avignonnaise incarne cette nouvelle génération qui se hisse sous les projecteurs sur la base de quelques titres. La chanteuse en réunit quatre sur un EP dont le premier, «Suzane», joue la carte de l’autoportrait. Celui d’une danseuse qui tente l’improbable jonction entre la chanson à texte d’un Renaud, avec les habillages sonores d’une electro «french touch» assez dark, marquée par ses admirations pour Daft Punk, Vitalic, Justice.

Dans ses atours, Suzane se veut «conteuse d’histoires vraies» et ce n’est pas Leonard (Cohen) qui va la contredire.

Lab, sa 13 juillet (avec L’Or du Commun et Columbine)
(Image: PIERRE FLORENT)

Mac DeMarco


Le luron canadien d’une folk narcosée n’en est plus tout à fait à son coup d’essai. Son premier album date déjà de 2012. Le dernier, paru cette année, est presque menaçant sous le titre «Here Comes the Cowboy».

Avec sa voix de «saucisse fumée» et sa nonchalance extrême, Mac DeMarco personnifie la renaissance du «slacker», cette figure de glandeur magnifique des années nineties. Il était temps qu’un musicien courageux s’empare à nouveau de valeurs aussi estimables que la non-performance, le je-m’en-foutisme et l’onirisme de parking de supermarché.

Dans un monde de brutes efficientes, Mac DeMarco s’impose comme le nouveau «space cowboy», qui ne fait pas de quartiers, sauf le sien.

Lab, ma 9 juillet (avec Jacob Collier) (Image: CHRISTINE LAI)

Masego


On ne s’aventurera pas à définir trop en avant l’étiquette «TrapHouseJazz» que s’est créée l’Américain d’origine jamaïcaine et qu’il défend sur son album «Lady Lady».

La trap, variante assez languide du rap, y domine, enluminée d’ornements jazzy. Pour la house, rentrez à la maison! Car celui qui joue du saxophone avait annoncé le jazz en source d’inspiration à la jeunesse de son temps avec son morceau «You Gon’Learn Some Jazz Today».

Quant à la voix, celle de Masego lui ouvre les scansions fluides, mais aussi les échappées soul. Un cocktail leste et finaud qui pourrait réconcilier les fans hip-hop avec la musique si chère au cœur de feu Claude Nobs.

Lab, me 3 juillet (avec Clara Luciani et Jungle)
(Image: PRIMARY)

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