Langhoff de père en fils à Vidy

ThéâtreMatthias, 73 ans, et Caspar, 31 ans, créent à Vidy «Cinéma Apollo», tiré du «Mépris» de Moravia. Rencontre avec le tandem.

Caspar et Matthias Langhoff sur le plateau de «Cinéma Apollo». Le père est heureux de retrouver un théâtre où il a bu des verres avec Béjart et Tinguely. Il a dit «Si Napoléon avait été deux, il y en aurait eu un pour refuser d’aller à Moscou.»

Caspar et Matthias Langhoff sur le plateau de «Cinéma Apollo». Le père est heureux de retrouver un théâtre où il a bu des verres avec Béjart et Tinguely. Il a dit «Si Napoléon avait été deux, il y en aurait eu un pour refuser d’aller à Moscou.» Image: Odile Meylan

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

La sortie de répétition rime avec commotion. A dix jours de la première de Cinéma Apollo , Matthias Langhoff, ancien directeur de Vidy et metteur en scène, sort de la salle Charles Apothéloz ébranlé par les tensions. «La guerre, la guerre, toujours la guerre.» Difficile de savoir s’il fait référence à celle de Troie puisque la pièce est tirée du Mépris de Moravia – dans lequel son personnage d’écrivain adapte l’ Odyssée – ou à la tuerie des dessinateurs de Charlie Hebdo qui s’est déroulée plus tôt dans la journée. Avec les Grecs, la tragédie n’est jamais loin.

Rejoints par son fils Caspar, 31 ans, qui cosigne la mise en scène, on s’attable pour évoquer cet accouchement douloureux dans le foyer. Un emplacement idéal, en miroir du plateau créé pour la pièce. «Elle se joue dans le foyer d’un cinéma, qui n’est pas si différent du foyer d’un théâtre, indique Matthias. Et qu’est-ce qui se joue là? Peut-être la vie… C’est l’idée.» Son fils précise l’intention: «Nous nous intéressons aussi à la concurrence entre l’art et le lieu. Moravia parle de l’art, Godard encore plus à partir du Mépris, et ça nous intéressait de revenir au lieu, à ses rencontres possibles. Les raisons de le fréquenter ne sont pas forcément liées à la cinéphilie, à l’amour du théâtre. Il y a d’autres échos.»

La violence rôde, elle s’invite au détour des Grecs. «Mon histoire de vie est liée à la guerre, posant la question de savoir comment elle nous transforme, débute l’Allemand de 73 ans. Les Grecs ne sont pas notre préoccupation – le roman de Moravia nous suffit – mais leur histoire centrale est celle de la guerre de Troie, qui a commencé et n’a pas encore fini. C’est la guerre éternelle et elle dure encore aujourd’hui. Dans ce sens, je suis heureux d’être de retour chez Ulysse, constructeur du cheval de bois qui a provisoirement ramené la paix.»

Caspar Langhoff rappelle la duplicité du héros d’Ithaque. «C’est le personnage que l’on s’approprie le plus facilement grâce à l’Odyssée, mais on oublie le guerrier de l’Iliade qui rentre chez lui et n’a aucune hésitation à exterminer tous les prétendants de sa femme, qui lui est pourtant restée fidèle. L’admiration que l’on a pour Ulysse m’intéresse, car elle va à un meurtrier.»

Qui dit cinéma dit aussi films et la paire de metteurs en scène intergénérationnelle croise les deux disciplines, cette «concurrence entre frères». «Il y a un film et, en liaison, le spectacle, révèle le père. Mais il s’agit de deux histoires différentes.» L’histoire de leur tournage interrompu à Epidaure, l’été dernier, et de leur garde à vue, a fait le tour de l’Europe. «C’est à oublier. Ce n’est pas heureux, à mon âge, de rester seize heures sur une chaise, même si la police grecque a été très correcte. Quand vous êtes plus jeune, c’est presque amusant…»

De la Grèce à la Bretagne

Les parties filmées les ont menés à Céphalonie, théâtre d’un massacre pendant la Seconde Guerre mondiale, à Novare où se déroule l’action de la pièce, à Bellaria où a été construit le vrai Cinéma Apollo et jusqu’en Bretagne, pour capter mer et rochers. «Une Odyssée beaucoup plus intéressante que celle d’Epidaure!» Le père et le fils ne détaillent pas tout. Des articulations sont encore indécises, mais Matthias Langhoff, qui a si longtemps travaillé en tandem avec Manfred Karge, se félicite de ce duo familial. «La mise en scène est de toute façon une œuvre collective, mais travailler à deux permet de faire ce qu’on veut car il y a l’autre pour dire «Stop!» quand ça ne marche pas. Si Napoléon avait été deux, il y en aurait eu un pour refuser d’aller à Moscou.»

Caspar tempère: «C’est plutôt l’idée de voir comment on confronte nos référents.» La notion de transmission n’est pas un enjeu: la mise en scène se joue au présent. Pour le plus jeune des deux hommes, la question d’un Mépris taraudé par l’amour et son absence est d’actualité. «La dimension de la perte – d’une personne, d’un monde – mêle l’intime et la politique. Et pour ma génération, la réflexion politique s’articule autour de l’angoisse de la perte plutôt que de l’espoir.»

Créé: 12.01.2015, 17h59

Articles en relation

Ils ont gagné leur ticket pour Vidy

Scène Le metteur en scène Guillaume Béguin fait partie de la nouvelle garde de créateurs programmés dans le théâtre lausannois, après avoir fait ses armes à l’Arsenic ou ailleurs en Suisse romande Plus...

«Vidy est un lieu de débat»

Théâtre Le style de Vincent Baudriller peut déranger, mais il vise un sang neuf. Bilan et suite du menu. Plus...

Le metteur en scène Matthias Langhoff arrêté par la police en Grèce

Théâtre de Vidy Il est poursuivi pour «outrage à un lieu sacré» alors qu’il tournait une scène de film pour un spectacle créé à Vidy. Plus...

«Le titre vient d’un vrai cinéma aux portes ouvrant sur la mer»

Le tumulte de la création est encore tel au moment de rencontrer les deux metteurs en scène de Cinéma Apollo qu’il est impossible de se faire une idée précise de cette pièce coécrite par Michel Deutsch et Matthias Langhoff.

«C’est un vrai plaisir, le texte évolue, et je ne sais pas ce qui va arriver, confesse ce dernier. Mais dans un sens positif: ça ne m’intéresse pas du tout. On verra à la fin si c’était idiot d’écrire ce texte.» A voir le plateau, jonché de cochons en carton-pâte qui sont probablement ceux de Circé, tout juste peut-on dire que les Langhoff père
et fils ont choisi d’activer la magie de la friction entre théâtre et cinéma. Le mépris (1954) de Moravia doit une part de sa postérité au film (1963) qu’en a tiré Godard. Cinéma Apollo et son «retour au foyer» – au double sens du hall, mais aussi d’Ulysse – parviendra-t-il à assurer une nouvelle métamorphose à ces reprises du mythe homérique aiguisées par le XXe siècle? L’espoir est grand de voir les Langhoff triompher de ce glorieux défi en conjuguant sauvagerie et sortilèges scéniques.

En 1992, un an après son départ de la direction du théâtre, Matthias Langhoff avait déjà déployé à Vidy sa fascination pour la salle obscure dans un Œdipe Tyran solaire et sanguin. Dans Cinéma Apollo, l’aspect filmique est fortement développé. Cela comporte évidemment des risques,
mais aussi des promesses de télescopages grandioses. Le cinéma qui donne son titre à la pièce a existé, construit en 1910 à Bellaria, près de Rimini. «Le cinéma idéal, avec de grandes portes qui s’ouvraient sur la mer, pour y tirer le film. Un rêve. Aujourd’hui, tout est foutu, avec des kiosques à Coca-Cola et des touristes.» Le rêve et la déception, la Grèce et la plage de Rimini: tout est possible…

Lausanne, Théâtre de Vidy
Du sa 17 janvier au sa 7 février
Rens.: 021 619 45 45
www.vidy.ch

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.