LCD Soundsystem recouvre d’un linceul la piste de danse

DisqueLe groupe de James Murphy, qui marqua le nouveau siècle, renaît du tombeau pour un disque au groove désabusé et entêtant.

Peter Murphy, 47 ans, est le fondateur de LCD Soundsystem et du label DFA, qui donna le «la» à la fusion rock et electro des années 2000.

Peter Murphy, 47 ans, est le fondateur de LCD Soundsystem et du label DFA, qui donna le «la» à la fusion rock et electro des années 2000. Image: DR

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S’il fallait attribuer un nom et un visage à la musique pop du présent millénaire, ceux de James Murphy s’afficheraient en grand. Pas le plus beau, pas le plus glamour: un ventripotent des coulisses, un laborantin grisonnant poussé sur le devant de la scène parce que le rituel pop, malgré tout, continue de réclamer à la musique une incarnation, quand bien même Daft Punk a résolu le problème en avançant casqué — ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le tube du premier album de LCD Soundsystem, le vaisseau créé en 2002 par James Murphy pour ses expérimentations, se nommait Daft Punk is Playing at My House

Brèche de transe tribale

Quinze ans plus tard, le New-yorkais est de retour. Il a rompu sa promesse de dissoudre jusqu’à la mémoire de son groupe, quand il le saborda de façon spectaculaire au Madison Square Garden en 2011. Pur produit de son époque, LCD Soundsystem en partage le cynisme. Ou plutôt la mémoire courte, l’idée que le passé est relatif alors que la masse d’informations mondiales doublera bientôt à chaque nouvelle minute. Dans ce flux en accélération continue, LCD Soundsystem introduit une brèche de transe tribale, une griffure animale dans une ère numérique. Produit fétiche des hipsters, pas gêné de lier sa musique à une publicité pour Nike ou de présenter, la semaine dernière, le nouveau disque à l’occasion d’une sauterie berlinoise en l’honneur de la nouvelle gamme d’écouteurs Beats by Dr. Dre, James Murphy se fait en revanche bricoleur vintage quand il s’agit de cuisiner ses mets euphorisants, puisant dans une érudition rare les ingrédients dont la conjugaison produira l’effet énergisant qui a fait la force de son enseigne.

Emprunts à Brian Eno, Bowie, au John Lydon de Public Image Ltd

American Dream ne fait pas exception à ce postmodernisme référencé — la musique de LCD Soundsystem revendique des emprunts à l’acid house, au post punk, au groove mécanique de Devo, à la pop psychédélique (pour parler genres) et à Brian Eno, à David Bowie, au John Lydon de Public Image Ltd (pour parler artistes), tout un monde musical de la fin des années 1970 que James Murphy brasse et muscle via sa science des technologies actuelles.

«Je voulais que Lou Reed récite un texte, mais il venait de disparaître. Plus tard, j’ai pensé à Leonard Cohen, mais il est mort trois jours après!»

Mais à la différence des disques précédents, le deuil a frappé la confection de ce «rêve américain»: de nombreuses idoles sont parties, à commencer par Bowie, primus inter pares qui offrit à Murphy la consécration de collaborer sur Blackstar, son album paru deux jours avant sa mort. «Sur le dernier morceau d’American Dream, je voulais que Lou Reed récite un texte, mais il venait de disparaître, détaille James Murphy à Crack Magazine. Plus tard, j’ai pensé à Leonard Cohen, mais il est mort trois jours après! J’ai décidé de ne plus imaginer proposer à qui que ce soit d’apparaître sur le disque, car apparemment ça ne leur réussit pas.»

Spleen spectral

De fait, American Dream a étendu un linceul sur la piste de danse. Si les dix titres conservent l’ADN énergétique du groupe, tout en percussions et en pulsations de basses arrondies, l’ensemble flotte dans un spleen spectral. I Used To chaloupe comme un lendemain de cuite, Change yr Mind louvoie dans un funk froid à la Bowie, How do you Sleep hurle son mal-être depuis des abysses d’angoisse. Les chansons plus enjouées partagent une acidité piquante et une structure robotique, comme un bad trip dont on ne parvient pas à sortir. American Dream, la chanson titre, choisit un tempo lent et des nappes de synthés hiératiques comme la bande-son idéale pour un champignon atomique s’élevant au ralenti au-dessus du Capitole. Non, ce rêve-là n’est pas le plus gai que fit James Murphy. Le plus puissant, le plus déroutant, peut-être. La chanson d’ouverture résume le tout, comme un réveil serein après une nuit agitée. «Oh Baby, you just had a bad dream», chante-t-il d’une voix qui n’y croit pas trop. Qui regretterait presque d’avoir sorti son groupe du tombeau par si mauvais temps... (24 heures)

Créé: 09.09.2017, 21h55

Si les dix titres conservent l’ADN énergétique du groupe, tout en percussions et en pulsations de basses arrondies, l’ensemble flotte dans un spleen spectral.

«American Dream»
LCD Soundsystem
Columbia

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