Chez Lia Rodrigues, la noblesse émerge des favelas, la royauté des oripeaux

Festival AntigelAvec «Fúria», présentée au Lignon, la chorégraphe brésilienne réveille l’animal, mais aussi la dignité qui dort en chacun.

La Companhia de Danças œuvre au cœur de la favela de Maré, à Rio de Janeiro. La «furie» qui l'habite lui rend la magnificence.

La Companhia de Danças œuvre au cœur de la favela de Maré, à Rio de Janeiro. La «furie» qui l'habite lui rend la magnificence. Image: SAMMI LANDWEER

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C’est d’abord un tas d’ordures dans les ténèbres. Et, en boucle, susurrées des enceintes, les percussions d’une marche tribale, qui enflera jusqu’à se faire assourdissantes. D’une bâche s’extirpe un corps, puis deux, trois, et finalement neuf. Certains sont badigeonnés de bleu, d’or, d’argent: ils portent des guenilles sinon rien. D’autres sont coiffés de toques colorées, bricolées à partir de bric et de broc. Peu à peu, au ralenti, la masse se déplace, corps traînés, tirés, poussés, rampants. Une silhouette féminine se fait reine, trônant sur les épaules d’un mulâtre retenu par les cheveux. On voit flotter des semblants de drapeaux en plastique, frétiller des jupes en sacs-poubelles, dépasser des serpillières portées en couronnes.

La mêlée sera bientôt traversée de secousses interminables, les grimaces figeront les visages, la nudité écartelée dira son incoercible pulsion de survie. Les sculptures humaines se graveront comme un choc dans les mémoires, la pulsation se communiquera irrépressiblement aux fauteuils des gradins. Noblesse et misère s’interpénétreront comme des synonymes. Dominé et dominant s’équivaudront dans un cri de douleur. La fange accouchera de la grandeur. «Fúria»: le coït du haut et du bas, le mariage de l’homme et de la bête, la transe fastueuse de l’humilié.

C’est la toute première fois que Lia Rodrigues et les membres de sa Companhia de Danças foulent un plateau genevois. Son territoire habituel, hormis les scènes internationales? Le bidonville. La favela de Maré, plus précisément, en plein cœur de Rio. Depuis 2004, l’ancienne danseuse de la Compagnie Maguy Marin y répète, y crée («Pororoca», «Piracema», «Pindorama»), y enseigne et y diffuse, tout en allant à la rencontre de 140 000 habitants déchirés par la violence et le narcotrafic. En 2018, alors que le pays élit son nouveau président, elle fomente «Fúria» comme une levée de boucliers.

Sa radicalité, son iconoclasme, sa puissance n’ont pas eu raison de Jair Bolsonaro, plébiscité même dans le quartier. Mais au passage, Lia Rodrigues et ses danseurs cariocas, se calquant sur des rythmes empruntés aux Kanaks de Nouvelle-Calédonie, auront emporté les publics européens dans leur coulée de lave. Les gémissements de la bande-son, le paroxysme des peintures vivantes auront marqué au fer rouge.

L’expressionnisme ne souffre paradoxalement pas la redondance. Or la tentation de la pantomime guette çà et là. Et les dernières minutes du spectacle voient l’un des furieux naufragés prendre longuement la parole, dans une sorte d’espéranto, avant que des pancartes recouvertes de slogans ne soient brandies aux saluts. Assumer l’engagement politique: une nécessité. L’émousser par le pléonasme: le risque encouru.

«Fúria» Salle du Lignon, ma 12 fév. à20h, www.antigel.ch (24 heures)

Créé: 12.02.2019, 18h47

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