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Les livres de l’été pour se déconnecter du quotidien

Avec «Tout un été sans Facebook», le facétieux Romain Puértolas conseille de se mettre les neurones en vacances grâce à la littérature. Interview et cure de désintoxication.

La littérature, ou l'éloge de la fuite, permet de fabuleux voyages immobiles.
La littérature, ou l'éloge de la fuite, permet de fabuleux voyages immobiles.
Michael Jones/Design Pics

Pour doper le farniente ou caler les parasols, rien de tel que des pavés de pages pour s’abandonner à l’évasion. D’ailleurs, s’ils avaient le temps, selon le Centre national du livre (sondage CNL/IPSOS mars 2017), les trois quarts des Français liraient plus. Malgré le poids d’activités chronophages et les dévorants Instagram et Facebook, ce Français moyen lira vingt bouquins cette année, quatre de plus qu’en 2015. La consommation augmente chez les plus de 45 ans (23), les femmes (22), les inactifs (21). Découvrir, s’ouvrir l’esprit, se faire plaisir, s’évader ou «oublier le reste» constituent les motivations majeures de ces aficionados. De là, le romancier Romain Puértolas conseille Tout un été sans Facebook. Et le délire est à la hauteur piquante du best-seller qui le révéla en 2013, L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté dans une armoire Ikea. Coupez le jus, lisez, suggère-t-il en sub­stance, et vous toucherez au nirvana plus vite qu’un charter de vacanciers ne bronze à Rimini. En été, les bouquins peuvent provoquer des hallucinations et, surtout, selon le CNL, les polars et récits qui oxygènent les horizons. Quelques bons plans.

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«J’écris partout, sur mon téléphone, mes cartes d’embarquement, et même sur mes chemises»

Son dernier titre claque comme une invite à plaquer ces connexions qui rappellent en permanence à la réalité. Avec Tout un été sans Facebook, lecture de saison par excellence, Romain Puértolas dépayse. De toute façon, à New York, Colorado, «150 habitants et 198 ronds-points», il n’y a pas de réseau mais des morts qui s’empilent. Après la joyeuse équipée du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea – tirée à un million d’exemplaires! –, le premier roman policier de ce bouillant quadragénaire rebaptise Agatha… Crispie. Jamais à court de références déjantées, l’auteur la voit comme «une Miss Marple s’invitant chez les Simpson», dont les enquêtes tiennent du «Twin Peaks rebalisé par les frères Coen.» Digne héritier de Donald Westlake et Elmore Leonard, Puértolas ravit. Interview de la tête de gondole la plus «gaudriolesque» de l’été.

Fils d’un colonel et d’une adjudant-chef, vous royaumez-vous dans la fantaisie par rébellion?

En fait, mes parents, drôles de militaires dans leur style, n’avaient rien de psychorigide. Ils m’ont transmis le goût du fantasme. Moi, je regardais les émissions du Commandant Cousteau à la télé et je voulais devenir plongeur sur la Calypso. Puis je suis tombé fada de Columbo et j’ai fini dans la police, analyste de l’immigration illégale.

Mais vous dites détester le polar. Paradoxe?

A part Agatha Christie, je n’en lis pas, c’est vrai. Toutes ces histoires glauques, violentes, confinées, ce n’est pas pour moi. Le héros flic alcoolo, dépressif, tabagique, ne m’attire pas. Puis j’ai découvert San-Antonio, une révélation qui collait à mes habitudes colorées, j’adore la verve de Frédéric Dard. Un jour, une première phrase est venue, c’était Tout un été sans Facebook.

De vos titres folkloriques aux formules «globish» du franglais, la langue prime-t-elle sur l’intrigue?

Les titres, c’est ma carte de visite. Pour le reste, j’ai une formation de linguiste. Très polyglotte, j’adore les jeux de mots, les noms propres allusifs, etc. Tintin m’a tout appris. Hercule Poirot, peut-être le premier patronyme ridicule de détective, il fallait l’inventer! Ici, j’ai un shérif McDo, un Dr School qui pue des pieds. Sourire! Je n’ai aucun complexe à citer des marques, c’est un tic générationnel qui ancre, date une époque et n’existera plus dans trente ans. Moi, je dis: «Je mets des Nike», pas «Je chausse des baskets». Et comme je n’écris pas de la S.F…

L’Amérique bornée de New York, Colorado, évoque Donald Trump. Prémonition?

Quand j’ai sorti Re-vive l’empereur, qui parlait d’attentats, ça coïncida avec les attaques terroristes en France. De là à me prendre pour Cassandre, ce serait très exagéré. Bien sûr, mon inspectrice black, obèse, obsédée par les donuts, sort du réel, comme cette bourgade xénophobe jusqu’à la paranoïa. Mais au fond, je voulais démontrer que de l’art de la différence peut naître une force, pas une faiblesse. Je déteste la victimisation. A mes yeux, le handicap doit rendre fier, pas servir d’alibi. Agatha Crispie pourrait pleurer devant le miroir, au contraire, elle sublime sa singularité.

Une «positive attitude» que certains qualifient de gnan-gnan. Ça vous chagrine?

Pfff... quoi de plus humain? Le succès génère toujours des jaloux. A l’envie, je préfère mon aveuglement volontaire, et aux sombres actualités télévisées, mon monde bariolé de fantaisie. Plutôt que de l’inconscience, j’y vois avec lucidité la volonté de refuser l’état du monde.

Que penser de la hiérarchie entre la futilité des best-sellers estivaux et le sérieux de la rentrée littéraire?

Je ne supporte pas ceux qui décrètent ce qui est littérature et ce qui ne le serait pas. Je ne conçois pas de «sous-livre». Chacun lit ce qu’il veut, c’est un lien intime. On peut aimer Zola et la télé-réalité. C’est merveilleux de jouer sur tous les tableaux, tant que ça exerce le cerveau. Bien sûr, ça semble plus chic de n’écrire que pour dix personnes. Mais moi, je veux jouer avec tout le monde.

Vous écrivez depuis toujours, arguant que les golfeurs n’ambitionnent pas tous d’être Tiger Woods.

C’est vrai. Et j’écris partout, sur mon téléphone, mes cartes d’embarquement, et même sur mes chemises. Je n’ai publié qu’à 37 ans. J’avais vécu, ça protège des paillettes et des mirages! Je ne pensais pas pouvoir vivre de l’écriture. Puis je m’y suis jeté à 1000%, conscient de devoir recommencer à zéro à chaque fois.

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Génération femmes puissantes: ces reines du romanesque français dominent à chaque fois les ventes

Fin de la trilogie, Vernon Subutex 3 garde la niaque des survivants aux apocalypses modernes. Improbable fille de Boris Vian, que son loser héroïque salue en titre, la Despentes traduit le chaos en formules cash. Désormais jurée Goncourt, l’auteur de Baise-moi ne tourne pas sa veste trash et taille des costards aux démons, qui disloque et hait «l’autre» dans ce journal intime masqué. Vernon, disquaire mutant en DJ chaman s’étourdit dans la transe romanesque. Il ne résoudra pas la charade. Vernon Subutex 3, Ed. Grasset, 399 p.

Déjà 25 ans que Fred Vargas meuble les solitudes bougonnes du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg. Archéo-zoologiste de formation, la discrète du noir français se pique cette fois de zoologie. Des crimes anciens viennent hanter des septuagénaires qui, mordus par une araignée rare, «la recluse», succombent. La Loxosceles rufescens ne devient mortelle qu’en dose massive. Mais l’intrigue, ici, importe moins que la manière. «Le style, c’est l’homme», disait Buffon. C’est aussi Vargas. Quand sort la recluse, Ed. Flammarion, 480 p.

D’entrée, Anna Gavalda implore de ne pas voir des «personnages» dans les êtres de son petit monde. Non, dramatise-t-elle, il est habité «de vraies gens». En sept missiles furtifs, la dame bobo chic les courtise avec empathie, éponge les «bonnes grosses larmes», torche les âmes meurtries. Qu’elle dise l’amour courtois, s’encanaille en argot, la consolante constate toujours l’ultra solitude des êtres. Et cite Allais sans trop en rire: «Ne nous prenons pas au sérieux, il n’y aura aucun survivant.» Fendre l’armure, Ed. Le Dilettante, 285 p.

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S’il n’en reste qu’un: David Mitchell règle son monde dans «L’âme des horloges»

Cartographieur de nuages depuis Cloud Atlas, la S.F. fleuve qui conquit les «frères et sœurs» cinéastes Wachowski, David Mitchell s’enfonce avec méthode dans la ouate cotonneuse des visions de Holly. Dans L’âme des horloges, l’héroïne, Cassandre aux joues tachetées de rousseur, s’abandonne au destin et ne cède qu’à l’amour. En six histoires imbriquées en dépit de logique ou chronologie, ses prétendants lèvent un bout de voile du réel. Comme si ces amants révélaient par un éphémère numéro de passe-passe, les abymes mystérieux de la création. Les heures se suspendent aux caprices de puissances obscures. Le fantastique surgit de banals hasards du quotidien. Comme chez Murakami, il est périlleux de s’en moquer. Avec ponctualité, un mystérieux ordonnateur signfie ainsi que le jeu est régi par des règles. Les enfreindre provoquerait des dérèglements catastrophiques dans l’ordre du monde. L’ennui, et seule l’héroïne en mesure les conséquences, c’est que l’homme n’a accès qu’à une connaissance fragmentaire des lois de l’univers. D’où quelquefois, retards et pagailles, délais et chaos.

Natif du Lancashire, Mitchell, 48 ans, s’est exilé depuis 2003 en Irlande, où il a pu enraciner sa sauvagerie façon Pynchon et Dostoïevski. La marche hasardeuse du cosmos le tient en haleine, autant que les failles de l’espace-temps. C’est là qu’il se confronte à ses doutes, la réincarnation, la mortalité. Son imaginaire lui joue parfois des tours, lui prête des naïvetés de puceau transi de dévotion romanesque. Mais souvent, la sagesse surnage dans les naufrages de la planète. L’ancien professeur d’anglais connaît les vertus d‘une grammaire et sait conjuguer les temps.

Cette souple vélocité à se glisser d’une intrigue à l’autre, patine L’âme des horloges avec une précision cartésienne. Le cœur de sa mécanique commence à battre en 1984, et ne s’arrête qu’en 2043. Le périple embarque autour du globe, des Alpes suisses à la Chine, le Canada ou l’Islande. Il y aura des haltes décisives, un portail métaphysique à Manhattan, par exemple. Mais l’esprit voyage sur les millénaires, tant Mitchell digresse et soulève les pierres sur le chemin. Plus que de biographie, de généalogie clanique ou d’histoire de civilisation, l’aventurier atypique génère son propre univers qui enfle à l’infini. «Je suis mégalo, confiait-il au New York Times. J’aime l’idée de l’échelle géante d’une construction de narrations entremêlées, d’un «Uber book» dans la plus haute acceptation du terme.» Il ne faudrait pas s’en effrayer. Son œuvre exhibe des trous noirs – voir «l’icône du Cathare aveugle» mais stratifie le plus souvent en épisodes vifs, haletants. Entre bons Horlogers et vils Anachorètes, Holly finira par gagner à force d’humanité.

L’âme des horloges, Ed. de l’Olivier, 780 p.

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