Anne Brécart fait battre les «Cœurs silencieux»

Prix des lecteurs de la ville de Lausanne 4/6Dans son roman, la Genevoise cultive une certaine idée de l’éternité abritée par la nature.

Anne Brécart rencontre les lecteurs samedi 20 janvier à Lausanne pour son roman

Anne Brécart rencontre les lecteurs samedi 20 janvier à Lausanne pour son roman "Coeurs silencieux". Image: PRIX DES LECTEURS DE LA VILLE DE LAUSANNE

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S’il fallait peindre les mots d’Anne Brécart dans son sixième roman, Cœurs silencieux – en lice pour le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne –, le ciel et la terre déjoueraient la ligne d’horizon pour ne faire qu’un seul décor. Abstrait, ouaté, monochrome et pourtant si éloquent! Planté à Chandossel, petit village quelque part sur la carte de l’imaginaire mais empruntant son atmosphère forestière aux environs du lac de Morat, ce paysage ceinture, isole et protège de l’extérieur. Comme s’il voulait retenir toutes choses vouées à l’évanescence, comme s’il avait continué à attiser les sentiments qu’Hanna, 14 ans, et Jacob, 21 ans partageaient quarante ans plus tôt.

Des amants clandestins, des bois, des rivières complices. Les rôles sont distribués sans vendre leur âme à l’originalité à tout prix et… la nature tient le sien. «Je sais que mes livres peuvent évoquer cette vision romantique de lieux porteurs de sentiments, abonde la romancière, mais je ne suis pas sûre que c’est ce que j’ai envie de faire. J’aimerais effectivement que le paysage soit comme un acteur. Dans la vie de tous les jours, les lieux nous parlent, nous tiennent, nous appellent.»

La Genevoise, 57 ans, parle en inconditionnelle arpenteuse de terres restées le plus «naturelles» possible. Les grandes étendues. Le ciel. La végétation. «C’est clair, ce sont les lieux qui contiennent l’histoire, appuie-t-elle encore. Il peut même arriver que leur importance l’emporte sur toute autre chose.» Émotionnelle, l’écriture d’Anne Brécart, approchée avec un amour visible des mots qui décrivent, simples et vrais, lui assure cette texture particulière. On est dans l’histoire – celle d’Hanna, la cinquantaine, sa vie maritale à peine refermée, de retour dans le village de sa mère – totalement consentant. On est happé par la fluidité du récit, ses odeurs, ses teintes, sans jamais chercher à le prendre de vitesse. Cette femme lancée à la conquête d’une vibration perdue ne s’allonge pas sur un divan littéraire, elle ne vient pas avec des questionnements sur l’art d’aimer. Elle vit sa vie. On la suit et l’auteure l’avoue, elle aussi.

Une totale liberté

«C’est presque un peu malgré moi mais lorsque j’écris mes livres, je suis dans l’histoire, poursuit Anne Brécart. Et si, au départ, il y a toujours un questionnement, un besoin d’expliciter quelque chose. Comme je n’ai pas la réponse, ce besoin perdure jusqu’à la fin. Hanna évoque ses sentiments pour Jacob, elle en parle comme d’un rêve, comme d’un possible, mais la concrétisation – ou pas – ne peut venir que dans le cheminement du texte. Il y a des auteurs qui ont une plume démonstrative. Je ne suis pas dans cette logique.»

Cinq romans à son actif dont Angle mort (2002) qui a reçu le Prix Schiller, six avec Cœurs silencieux, une longue expérience de traductrice littéraire, notamment de Gerhard Meier, et un ancrage de professeur de philosophie et d’allemand n’ont pas figé la Genevoise dans une méthodologie, si ce n’est celle de «laisser parler la vie et de se laisser porter par l’histoire.»

L’emprise du vide? Elle pourrait effrayer. Pas Anne Brécart! L’auteure l’envisage comme une liberté. «Si je devais savoir où je vais, où je veux aller, je n’écrirais pas. Il m’est impossible de faire des plans, c’est ma nature.» La seule régularité est celle de l’écriture. Quotidienne et ouverte à tout. «J’écris un journal, enfin ce n’est pas vraiment un journal intime où je noterais tout ce que je fais ou tout ce qui m’arrive. C’est mêlé à du tout-venant et tout d’un coup, quelque chose se cristallise autour d’une phrase, puis d’une autre et j’ai l’embryon d’un texte. Mais qu’est-ce qui provoque l’acte d’écriture d’un nouveau roman, je ne sais pas. Le lâcher-prise? D’une certaine façon, oui, mais plutôt à la manière d’un chasseur à l’affût de la bonne prise.»

Reste une constante, le passé! Depuis son premier roman, Les années de verre (1997), où la mémoire porte le récit, l’auteure conserve un lien vital avec le temps et ses effets sur les gens. Dans le dernier, c’est encore lui qui fait battre les Cœurs silencieux, qui étoffe le désir. «Ce qui me frappe – et ce n’est pas pour combler un manque que je fais différemment – c’est de constater que dans beaucoup de textes, les personnages apparaissent presque bidimensionnels, comme s’ils avaient toujours été là. Moi, j’ai besoin de profondeur, de me dire que s’ils existent, c’est avec leur passé et dans leur relation à ce passé. Exactement ce qui arrive à Hanna. Elle pense pouvoir, elle imagine retrouver un sentiment de son passé.»


Lausanne, Lausanne Palace
Samedi 20 janv. (11 h). Entrée libre sur inscription à prixdeslecteurs@lausanne.ch
www.lausanne.ch/prixdeslecteurs
(24 heures)

Créé: 15.01.2018, 18h03

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