Anne Goscinny bulle enfin avec son père

RencontreLa fille du créateur d’Astérix avait déjà partagé son deuil en romans. La voici qui s’aventure en BD dans un dialogue posthume. «Pour être une héritière, il faut d’abord être orpheline»

Anne Goscinny, la fille du créateur d’Astérix.

Anne Goscinny, la fille du créateur d’Astérix. Image: AFP

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Goguenarde, Anne Goscinny toise: «Vous n’imaginiez pas une telle réaction de la part d’une pauvre petite chose timide comme moi, hein?» Avec l’orgueil bravache d’une irréductible Gauloise, la fille de René savoure encore l’ouverture du «Roman des Goscinny», un roman graphique initié avec la bédéaste Catel. Et quelle séquence! Le jour de ses 18 ans, Anne débarque chez le médecin qui a «tué» son père à coups de tests physiques, le menace d’un flingue. «L’épisode est authentique! Je ressassais cette scène depuis mes 9 ans. Je vous jure que le cardiologue a eu peur d’un coup de folie comme peuvent en commettre des mômes exaltés! Bon, je ne me prenais pas non plus pour le comte de Monte-Cristo. À l’époque, plus qu’une vengeance, je tente de montrer à ma mère combien je veux contribuer à réparer le trou, repriser l’enfance, l’adolescence, la vie flinguées.» Dans cette épaisse BD, la descendante s’allège enfin, libère ses secrets intimes en autorisant la dessinatrice Catel à croquer les fantômes du passé. «Pas de coup marketing ici, juste une histoire d’amitié.»

Tournez-vous la page avec «Le roman des Goscinny»?
Je ne vois pas de vertu thérapeutique dans l’écriture. Je trouve l’expression «faire son deuil» sinistre. À la tristesse désespérée de la perte, il faudrait ajouter l’enterrement du chagrin? Au contraire, il faut apprendre à vivre avec l’absence. Pour les enfants de stars qui ont marqué leur siècle, il y a toujours l’écueil de marquer la différence entre le père intime et l’artiste public. J’ai mis des années à l’accepter. C’était si facile, il me suffisait d’entrer dans une librairie pour escamoter la dimension personnelle. La réconciliation avec ce père qui part un matin de novembre et ne revient jamais, restait masquée.

En quoi passer au format BD vous a-t-il aidée?
Déjà mon père peut, littéralement, parler, il redevient acteur de l’histoire alors qu’il ne pourra plus jamais écrire. Et Catel, qui jusqu’ici, n’avait mis en scène que des femmes, Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges, etc., trouve aussi une clé en me disant: «Tu seras mon héroïne.» Alors je deviens son… interlocutrice en bulles. Je lui transmets 1500 pages de transcriptions d’interviews radio, télé, la parole spontanée de mon père, un matériau inédit.

Connaissiez-vous tout de ces archives?
Oui, elles étaient chez moi. Où j’ai redécouvert mon père, c’est à le voir via l’art qui l’a rendu célèbre. J’ai été émue de le voir sous le trait élégant de Catel, qui nous rend beaux, sans rides, ni cernes. Mon père a toujours été beaucoup caricaturé par ses copains dessinateurs: gros ventre, gros nez comme l’Achille Talon de Greg. Tout à coup, je le vois autrement.

Autre révélation, ce drame du génocide qui marque votre famille et qu’il taisait. Pourquoi?
Il meurt en 1977, et à l’époque, la parole n’est pas encore si libre que ça sur la Seconde Guerre mondiale. Il y a aussi la violence de cette histoire, qui le fait basculer dans le camp des gens qui pensent: «La vie est si courte, mieux vaut la passer à rire.»

Était-il un homme heureux par tempérament?
Mais angoissé, ce dont j’ai hérité, comme de son immense fragilité, de sa conscience aiguë de l’éphémère. Je ne me sens jamais à niveau des gens, mais décalée. C’est la position typique du Juif errant qui arrive en France après les pogroms, en pensant n’y trouver que 50% d’antisémites. Rien ne peut lui arriver dans ce pays, croit-il, il vit en imprimeur heureux, avec ses avoirs à la banque, en sécurité.

René Goscinny se rebellait tout autant à l’idée d’être récupéré en Gaulois chauvin.
On peut lire «Astérix» comme une représentation caricaturale de la France et des Français. Mais alors, expliquez-moi pourquoi c’est traduit en 130 langues et dialectes, pourquoi ça cartonne en Allemagne, en Angleterre ou en Espagne! En fait, il symbolise la résistance, collective ou individuelle, politique ou sociale. Sinon ce serait juste l’histoire des ancêtres de la Gaule, et ça ne pourrait pas marcher ailleurs.

«Pour être une héritière, rappelez-vous, il faut d’abord être une orpheline.» Un constat que vous avez appris à la dure?
C’est du bon sens. Qu’y ajouter? Cette pensée a surgi un jour où quelqu’un me disait combien j’avais eu de la chance d’avoir une aisance matérielle. Cela m’a heurtée. Je donnerais tout ce que j’ai pour aller boire un verre avec mes parents, ou déjeuner chez eux.

Imaginez-vous parfois ces discussions, que penserait René Goscinny par exemple, de l’évolution du langage, lui qui l’aimait tant?
Déjà que moi, je pense que le langage évolue plus vite que les individus, ou trop lentement, mais jamais en phase! J’ai deux ados, 16 et 18 ans. Parfois, il m’arrive de comprendre un mot sur dix, tant c’est codé, référencé. Faut traduire, les gars! Quant à savoir si mon père aurait aimé, encore une question que je me suis résolue à ne pas poser. Je deviendrais dingue. Il faudrait penser, et pour lui, et pour moi. Et si les deux idées ne se rejoignaient pas, nous irions droit à la schizophrénie. Je ne prends pas le risque.

Que représente «Le monde de Lucrèce», où vous vous aventurez plus loin, en fiction BD?
Ah, j’ai mis du temps, c’est vrai. Si Catel ne m’avait pas poussée à tenter le coup… Je m’autocensurais, mon père était tellement génial dans le domaine qu’il m’a fallu prendre des chemins de traverse. Au jeu des comparaisons, j’étais toujours perdante. L’approbation de l’éditeur, douze minutes pour signer le projet, les 100'000 exemplaires vendus depuis le 8 mars 2018… c’était énorme pour moi. Et quelle école d’écriture! Ne jamais lâcher la main d’un enfant, rester «facile» en apparence, j’ai compris plein de choses. Si j’avais eu la chance de grandir avec mon père, j’ai senti combien nous nous serions entendus. Car ma Lucrèce n’est pas loin du Petit Nicolas, dans une bulle de bienveillance. Chez l’un, il y a des plumiers et des stylos, chez l’autre des portables et des iPhone. Entre les deux, la teneur, c’est l’universel.

Créé: 27.10.2019, 14h02

Au vif du sujet

Son album d’Astérix préféré

«Vous répondre impliquerait que je juge mon père. Or j’en suis incapable, ce n’est pas de la mauvaise volonté, je n’arrive pas à me mettre dans une autre position que celle où je veille sur sa mémoire.»

Sa découverte du petit Gaulois

«Quelques mois après la mort de mon père, pour la Pâque juive, la Pessa’h, en 1978. Nous étions en Israël avec ma mère, et chez des copains, les seuls livres qui n’étaient pas en hébreu, c’était des «Astérix». Je ne peux même pas dire que ce fut un déclic. J’ai compris progressivement que mon père était une star planétaire, une prise de conscience concomitante au drame intime que je vivais.»

Son passage au statut de gardienne

«Jusqu’à mes 25 ans, ma mère veille sur l’héritage. C’est sa manière de témoigner son amour post mortem à son homme, et il ne viendrait pas à l’esprit de m’immiscer. Ils meurent les deux à l’âge de 51 ans. Là, je comprends instantanément que c’est à moi désormais de veiller.»

Son cadeau préféré aux 60 ans d’Astérix

«J’avoue, plus rien ne me surprend. Sauf l’idée géniale, poétique, de rebaptiser les métros parisiens, «Menhirmontant», «Gare de Lugdunum» ou «Ils sont fous ces Romains»… Au fond, il y a peu de moments que je regrette ne pas partager avec mon père, la naissance de mes enfants, bien sûr, l’un ou l’autre gag chez Woody Allen.»

Son avis sur le dernier album

«Hachette m’a fait relire «La fille de Vercingétorix», pas par élégance d’ailleurs. Mais pour avoir l’assurance de ne pas risquer de voir passer au pilon 2 millions d’albums, puisque je garde un droit moral, incessible et inaliénable, sur la maintenance de l’esprit de l’œuvre. Je suis concernée dès le synopsis de l’histoire.»

Sa vision d’un Astérix féministe

«L’air du temps veut ça. Difficile de faire sans les femmes. Même si mon père disait qu’«une femme caricaturée, c’est laid». Je suis dite «autrice», pas «auteur». Et cela me déplaît souverainement. Je ne sais pas ce qu’il en penserait.»

En dates

1968 Naît à Boulogne-Billancourt, maîtrise de Lettres. «Je vis casanière dans le XVe arrondissement de Paris, où la famille a grandi.» Une statue de mon père a été érigée il y a quelques mois, dans son square préféré.»

2001 Avec son époux, Aymar, un fils, Simon, et deux ans plus tard, une fille, Salomé.

2002 «Le bureau des solitudes», premier de 6 romans qui souvent, évoque son deuil. «Il laisse en 1977, une fille de 9 ans, 2128 personnages, héritage colossal!»

2004 Crée les Éditions IMAV (contraction en hébreu de mère (ima) et père (av), qui se lancent en publiant des inédits du «Petit Nicolas», restaurent «Iznogoud», etc.

2008 Comme Albert Uderzo, cède la propriété d’Astérix à Hachette tout en gardant le droit moral, transaction au montant tenu secret, estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros.

2018 Scénarise «Le monde de Lucrèce». «Lucrèce, dit sa dessinatrice Catel, est la sœur du Petit Nicolas.»

2019 Préface «Le roman des Goscinny» (Éd. Grasset), 3e volume du «Monde de Lucrèce» (Éd. Gallimard).

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