Face à l’enfant toxique, réagissez sans vous décourager!

EducationPour le psychologue Philip Jaffé, la société a couronné l’enfant mais n’en prend guère soin

«Les parents peuvent trouver du secours dans leur entourage et dans la multitude de livres publiés sur l’éducation. On devient un meilleur parent en cherchant à le devenir», assure le psychologue Philip Jaffé. Image: CHANTAL DERVEY

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Le titre est provocateur: «L’enfant toxique. À qui la faute? Comment s’en sortir?» Sur un fond noir, la couverture montre un enfant qui semble hurler, assis au centre d’un immense fauteuil, console de jeux en main. Contrairement aux apparences, l’auteur entend délivrer un message d’espoir. Dans son dernier ouvrage, Philip Jaffé dresse les portraits peu engageants de l’enfant roi, de l’enfant violent, en passant par le tyran et le petit caïd, face auxquels les parents, souvent, baissent les bras. Selon le psychologue, ces petites terreurs représenteraient 10 à 15% de notre jeunesse. Mais si le professionnel appelle à une prise de conscience des parents et de la société, il se veut confiant: selon lui, on peut très bien devenir un adulte équilibré en ayant été un ado toxique. «J’en suis la preuve», ajoute-t-il.

Le titre de votre ouvrage interpelle. Qu’est-ce-qu’un enfant toxique?

Le terme est fort, c’est vrai. Il désigne des enfants très compliqués dont le comportement crée une atmosphère que je qualifie de toxique au sens où elle contamine l’entourage. Il y a un côté monstrueux dans le sens où les parents subissent les assauts de leur enfant et ne parviennent plus à défendre la cellule familiale.

Vous incluez l’enfant handicapé dans cette catégorie. Surprenant?

L’enfant handicapé n’est évidemment pas fautif. Mais la situation demande un investissement tel que les meilleurs parents sont parfois dépassés, malgré la meilleure volonté du monde. La naissance d’un enfant handicapé peut mener au burn-out. Certains parents s’épuisent au point de diaboliser l’enfant. On ne le dit pas, car la société s’attend à ce que les parents s’occupent de leur enfant quelles que soient les circonstances. Malgré tout leur courage, certains baissent les bras car c’est trop dur. Heureusement, des institutions existent pour prendre le relais. Même de façon temporaire: des ONG peuvent prendre en charge un enfant le temps d’un week-end ou d’une semaine. Cela permet de «sauver» des parents. Selon moi, cela devrait être un service public.

Les enfants toxiques vous semblent-ils plus nombreux aujourd’hui?

Je ne sais pas. Nous vivons dans une société qui fait moins d’enfants – en moyenne il en naît 1,5 par femme. Les parents n’ont plus le droit à l’erreur. Il faut que tout soit parfait. Les ratés de la parentalité apparaissent d’autant plus qu’on prétend les nier.

Vous écrivez que l’amour ne suffit pas pour élever un enfant.

L’amour est un ingrédient fondamental de toutes les relations humaines, mais il ne suffit pas. L’éducation implique la mise en place d’un processus pédagogique: brique après brique, il faut coconstruire, avec l’enfant, sa trajectoire. Il existe une profession de parent qui inclut un aspect technique, la fixation de limites, l’apprentissage de la frustration et la possibilité de la sanction.

Dans nombre de situations critiques, vous pointez la responsabilité des mères et la désertion des pères. Est-ce un schéma récurrent?

C’est mon observation. Les mères sont beaucoup plus impliquées que les pères dans la prise en charge précoce des enfants. En ce sens, elles ont une importance démesurée: lorsque leur comportement est inadéquat, il a une forte répercussion sur l’enfant. D’autant plus que dans ces cas-là, les pères sont très souvent absents. S’ils s’occupaient davantage des enfants, ce serait l’inverse, sans aucun doute.

Vous soulignez le contraste entre une société qui a fait de l’enfant un roi, voire un tyran, tout en lui accordant au fond peu d’importance.

Il existe une sorte de pensée unique selon laquelle, chez nous, le bien de l’enfant serait central. Mais dans notre société du zapping, beaucoup de parents passent en réalité peu de temps avec leur enfant. On les colle devant un écran ou on les trimbale d’une activité extrascolaire à l’autre. En Suisse, si on s’attaque aux banques, la mobilisation politique est instantanée. Mais pour les enfants, on hésite. Il y a entre 250'000 et 300'000 enfants pauvres, malgré les aides sociales. Par ailleurs, on n’a toujours pas interdit le châtiment corporel. On estime que 40% des enfants sont maltraités, en cumulant la maltraitance physique, émotionnelle, psychique et sexuelle – qui concerne un garçon sur dix et une fille sur cinq. C’est énorme! Est-ce le reflet d’une société qui protège ses enfants?

Que faire, selon vous?

En premier lieu, en prendre conscience. Notre société a accompli des prouesses sur le plan matériel mais peine à soutenir la parentalité et l’épanouissement des enfants. Il n’y a pas assez de crèches, les mères ne sont pas assez disponibles. Les enfants en font les frais.

Que conseiller aux parents?

De ne pas avoir peur de reconnaître qu’ils ne sont pas parfaits. De parler autour d’eux, de manière authentique. Ils découvriront que beaucoup d’autres parents vivent des situations similaires! Parfois, ils nient leur vécu difficile. Ils ne sont pas assez critiques car ils rejettent ce qui pourrait écorner le tableau de l’enfant idéal. On ne dit jamais que l’on a envie de jeter son enfant par la fenêtre quand il est insupportable. Et pourtant, ces sentiments existent. Les parents peuvent trouver du secours dans leur entourage et dans la multitude de livres publiés sur l’éducation. On devient un meilleur parent en cherchant à le devenir.

Et en consultant un psy?

Pas forcément. Si tous les parents qui rencontraient des difficultés éducatives allaient voir un psy… C’est utile dans certains cas pour réorienter une famille dans le bon sens mais je ne pense pas qu’il faille tout déléguer.

Vous rappelez l’importance du cadre, dans une société laxiste.

Il faut savoir sanctionner, avec modération et intelligence. Pour autant, je ne prône pas le retour aux méthodes d’antan. Je pense que l’époque est surtout égoïste, obsédée par la stabilité matérielle. Les individus cherchent des plaisirs courts et fréquents. On se met ensemble par convenance, pour en retirer du plaisir. Ce schéma égoïste ne fonctionne pas avec les enfants car ils ne procurent pas que du plaisir, loin de là.

Malgré cela, vous restez optimiste…

Oui: je pense que les enfants que l’on trouve toxiques aujourd’hui seront, dans quinze à vingt ans, aussi normaux que nous. J’ai été foudroyé d’humilité en recevant des nouvelles d’adolescents devenus adultes, que je pensais promis à une vie problématique. Aujourd’hui, ils mènent des vies plutôt sereines, productives et réussies. Mon message est qu’il y a de l’espoir même dans les situations horribles. Dans la vie, il y a tellement de possibilités de rattrapage!

Philip D. Jaffé «L’enfant toxique. À qui la faute? Comment s’en sortir?» Éditions Favre. (24 heures)

Créé: 27.05.2018, 17h55

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