Haydé Ardalan miaule toujours avec son chat «Milton»

La rencontreDepuis le décès de son félin fétiche, l’hyperactive lausannoise grouille d’innombrables projets dont un présent à BDFIL.

Haydé dans son atelier accueille toujours l’esprit de son double Milton.

Haydé dans son atelier accueille toujours l’esprit de son double Milton. Image: ODILE MEYALN

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L’atelier d’Haydé Ardalan est juste à côté de la Bossette, près de ces Ateliers du Nord de Werner Jecker qui ont si bien lancé l’illustratrice d’origine iranienne. Dans la vitre, sur les murs, les tables, son double félin, Milton, est omniprésent, évidemment. Comme il le sera dans l’espace enfants de BDFIL qu’elle a décoré des animaux de son dernier livre, le chat, le corbeau, le nid…

Pourquoi ne dessinez-vous que des animaux?

Parce les humains m’ennuient. Je n’ai jamais aimé les dessiner, je trouve beaucoup plus facile d’exprimer des émotions avec les animaux. C’est comme dans la vie. Il y a plein de gens que j’aime, mais l’humanité dans son ensemble m’énerve, surtout aujourd’hui où tout le monde est coincé sur son portable, incapable de s’émerveiller. Moi, je peux être fascinée par un arbre, par une fleur magnifique, m’arrêter à la rue de Bourg parce que j’entends un merle chanter et le chercher des yeux. Les gens, eux, passent sans rien voir.

Vous avez fait le deuil de votre chat Milton, mort il y a douze ans?

Non, il m’accompagne toujours. Quand je l’ai rencontré, j’ai tout de suite été en symbiose avec lui, c’était le chat de ma vie. J’ai toujours dit que nous nous sommes déjà croisés dans une vie antérieure, mais lui devait être un noble et moi son chat. Il avait ce nez royal, digne de la noblesse iranienne dont je descends (ndlr: les Sepahbodi, de la dynastie Qadjar qui régna avant les derniers shahs). On marchait ensemble, au chalet, en forêt ou dans les Cévennes. Il se mettait sur la table à côté de moi et j’avais l’impression qu’il m’écoutait.

Et votre nouveau chat, Hector, n’est pas jaloux?

Je lui en voulais un peu au début de ne pas être comme Milton, de ne rien faire comme lui. J’ai mis un an à l’aimer. Mais il est trouillard, un gros matou tigré qui part au moindre bruit.

Et comment vivez-vous avec le temps qui passe?

Mal. Déjà quand Milton vivait ces dernières années, sourd, je voyais sa déchéance. Moi, je suis obsédée par l’idée de vieillir, par la mort. Par exemple je n’arrête pas d’acheter des livres, il doit y en avoir deux cents que je n’ai pas encore lus et, quand je les vois, je calcule pour savoir si j’aurais le temps de les lire avant ma fin. Idem avec les films, les choses que je n’ai pas encore faites. Mon compagnon Antoine me dit que, de toute façon, quand je serai morte, je n’aurais pas de regrets, mais ça m’angoisse. Parce que je fourmille de projets, comme ce livre de cuisine iranienne dont je parle depuis des années. Je suis toujours en train de dessiner la couverture, de chercher le concept. D’autant que je suis devenue végétarienne. Alors, un livre de cuisine irano-végétarienne?

Votre processus de création est sinueux?

Ma vie est sinueuse, compliquée, hyperactive et flemmarde. Je ne suis pas assez assidue, il me faut un délai, comme avec mon éditrice Francine Bouchet ou Sophie Gardaz du Petithéâtre dont je dessine toutes les affiches. Je voulais faire aussi un livre sur un pingouin qui vit sur un iceberg qui se détache à cause du réchauffement et qui découvre le monde. Et un livre pour défendre les animaux d’élevage, mais je ne veux pas non plus être culpabilisatrice. J’ai d’abord un public d’enfants.

Vous êtes très militante pour la cause animale?

J’ai commencé par être végétarienne non pratiquante. Puis j’ai vu ces premières vidéos d’animaux dans les abattoirs, j’en ai pleuré, je suis ultrasensible. J’avais envie de hurler contre ces gens qui ne comprennent rien. Alors, oui, je suis devenue végétarienne, mais pas végane, je mange encore du fromage ou des œufs pour mes omelettes iraniennes. Je milite activement, je peux aller jusqu’à Paris pour une manifestation contre les abattoirs. J’adhère complètement à la PEA dont je suis membre, à L214, je fais des logos comme pour mon ami qui a monté une association antifoie gras. Et je suis très inquiète pour l’avenir de la planète. Quand je vois aussi tout ce que les gens achètent dans les supermarchés et dont ils vont jeter la moitié, c’est fou.

Mais votre héros est un chat qui mange des oiseaux, la nature est carnivore…

Oui, ils sont cruels et cela me fait hurler. L’autre jour, le chat du voisin est monté dans notre pin parasol chasser des rouges-queues qui avaient fait un nid dans notre store. Je l’ai chassé mais il avait déjà attrapé un petit. Des fois, je me dis que je ne voudrais plus de chat à la maison. J’ai essayé de nourrir Hector avec des aliments véganes, mais il ne mangeait rien. J’ai dû racheter des croquettes carnées.

Que vous reste-t-il de l’Iran de vos racines?

Plus j’avance dans la vie, plus mes racines me sont chères, c’est fou. Quand nous nous sommes mariés en Suisse en 1982, j’avais dû renoncer à mon passeport iranien puisque les deux pays n’acceptaient pas la double nationalité. J’avais des souvenirs du pays avant la Révolution, l’image aussi de ma mère derrière la vitre de l’aéroport qui me disait au revoir, comme dans «Persépolis». J’ai passé dix ans sans pouvoir y retourner, alors que mes parents, interdits de voyages à l’étranger par les ayatollahs, visitaient leur propre pays sans moi. Quand j’ai reçu un message me disant que je pouvais récupérer mon passeport, je suis partie immédiatement à l’ambassade. Depuis, j’y retourne au moins une fois par année et j’ai réussi à y emmener Antoine en 2013. Il a adoré et nous y allons ensemble. Il y a une jeunesse là-bas extraordinaire. Mais attention, j’aime le pays, pas son régime.

Que lui reprochez-vous?

Je m’énerve évidemment avec ces histoires de foulard, je provoque parfois en enlevant le mien. Dans le même temps, aujourd’hui, toutes les femmes vont à l’école, font des études, ce qui n’était pas le cas au temps du shah.


Un espace enfant à BDFIL

Les enfants «Je n’ai jamais voulu d’enfant. Être enceinte m’aurait complètement fait paniquer. Déjà que j’ai peur des hôpitaux, des aiguilles, des opérations. Je préfère aller dans des classes, parler de Milton, mais ne pas être responsable d’enfants. Mais j’adore par exemple mes neveux, les deux fils de Roxane qui sont grands maintenant. D’ailleurs, regardez la peinture de Milton que m’avait fait l’un d’eux quand il avait 8 ans, elle est toujours dans mon atelier.»

Les enfants (bis) «Ce qui est merveilleux avec les enfants, c’est quand ils sont encore petits. À 6 ans, ils sont innocents, on ne les a pas encore déformés. Je voudrais faire un court-métrage avec Milton pour eux.»

La BD «Je ne fais pas de BD et je ne suis pas une grande amatrice. Bien sûr, j’ai aimé les aventures de Tintin, aujourd’hui je lis toujours «Le chat du rabbin» de Joann Sfar ou les albums de Lewis Trondheim. «Persépolis» de Marjane Satrapi, je n’ai pas croché tout de suite à cause du dessin. Mais après, j’ai adoré, c’étaient tellement de situations que j’avais vécues avec mes parents. Par contre, ces histoires de science-fiction ou d’aventure ne m’intéressent pas.»

L’espace BDFIL «Quand Dominique Radrizzani, le patron de BDFIL m’a appelée, j’ai paniqué, évidemment. Il était arrivé avec des lambourdes en me disant que j’avais 6 mètres à disposition. Je ne savais même pas ce qu’était une lambourde. Je suis allée voir ma copine graphiste Sandra Binder parce qu’elle a une vision de l’espace que je n’ai pas. Elle a été géniale, comme toujours. Elle a fait une maquette de l’espace à l’échelle, en reprenant des personnages de mon nouveau livre, «L’univers de Milton», qu’elle a agrandis et mis dans sa maquette. Elle a mis des lambourdes partout, pour faire des planchers, des cabanes, des panneaux. BDFIL a adoré. Quand j’ai dit que je voulais ensuite choisir les personnages définitifs, on m’a dit non, non, on veut la maquette. Et l'équipe sur place a été formidable.»

Créé: 15.09.2019, 12h30

En dates

1956 Naît à Cologne le 16 novembre de parents diplomates iraniens qui l’emmèneront avec sa sœur Roxane dans leurs différents postes à Genève, à Rome ou aux États-Unis.

1976 Arrivée en Suisse pour y apprendre le français et suivre les Beaux-Arts, d’abord à Sion puis à Lausanne.

1982 Commence à travailler aux Ateliers du Nord comme graphiste, et se marie à un fils de diplomate iranien.

1987 Se lance à son compte comme dessinatrice quand l’ordinateur arrive chez les graphistes.

1989 Accueille le chat Milton dans sa vie.

1992 Accueille le designer industriel Antoine Cahen dans sa vie amoureuse alors qu’elle le connaissait depuis les Beaux-Arts.

1997 Parution de «Moi Milton» à la Joie de lire. Neuf autres suivront.

2007 Décès de Milton.

2008 Accueille le chat Hector dans sa vie.

2019 Parution de «L’univers de Milton» à la Joie de lire.

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