«J’ai imaginé la vie d’après pour conjurer ma peur»

LittératureL'auteure neuchâteloise Antoinette Rychner brosse un monde naufragé, entre sueurs froides et espoir.

Antoinette Rychner a écrit «Après le monde» pour provoquer un «sursaut de conscience».

Antoinette Rychner a écrit «Après le monde» pour provoquer un «sursaut de conscience». Image: FLORIAN CELLA

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C’est un récit d’anticipation. Mais «Après le monde» se passe presque aujourd’hui. Cela pourrait advenir demain. En 2022, un cyclone ravage la côte ouest des États-Unis. Son ampleur inédite entraîne des faillites en cascade, jusqu’au système financier mondial. En quelques mois, le monde bascule dans une ère sans argent, sans électricité, sans eau courante. Évaporés, aussi, les gouvernements. En Suisse, les maisons s’offrent aux pillards tandis que des milliers de personnes se jettent sur les routes.

Dans cet «après» où les pays industrialisés n’offrent plus rien d’un eldorado, les anciens privilégiés deviennent des migrants. On se déplace à cheval, le plus souvent à pied. Les distances semblent énormes quand il s’agit de rallier le «groupe d’Olten», ou de poursuivre vers Hambourg, où semble subsister une vie culturelle. Le récit, centré sur un continent européen ravagé qui connaît le retour des grandes épidémies, et où l’on peut mourir d’une appendicite, fait froid dans le dos.

Un roman d'une cinglante actualité

Dans son deuxième roman, la Neuchâteloise Antoinette Rychner, qui avait reçu plusieurs distinctions pour «Le prix» (2015), imagine avec minutie cette décélération subite de la planète. Commencé en 2015, avant la vague des mobilisations citoyennes concernant le climat, le livre se révèle d’une cinglante actualité.

Pour l’auteure, les zones de fragilité sont cependant aussi économiques: «Aujourd’hui, aucune marchandise n’est acheminée dans le monde sans qu’il n’y ait d’abord un crédit. Or si les banques ne sont plus capables d’en faire, tout ce qui constitue notre base matérielle est menacé, car nous dépendons de ce qui est fabriqué à l’autre bout du monde. À l’échelle locale, on ne maîtrise rien du tout.»

Le choc, pour Antoinette Rychner, est venu de la lecture de «Comment tout peut s’effondrer», l’essai écrit par les collapsologues Pablo Servigne et Raphaël Stevens: «Le livre a provoqué chez moi une peur très forte, d’autant plus que les échéances sont présentées à court terme. On est informés, mais on n’arrive pas à croire que ça puisse être possible. J’ai l’impression que passer par la littérature permet de se représenter ces phénomènes, pour nous aider ensuite à réfléchir à quelle transition on voudrait. J’ai voulu retransmettre cette interrogation-là pour participer à un sursaut de conscience.»

Une fiction très documentée

Antoinette Rychner se défend de prédire ce qui va arriver. Elle imagine simplement ce qui pourrait se passer. C’est donc une fiction, mais construite sur une base très documentée. Alors qu’elle ne procède jamais ainsi, l’écrivaine a d’abord échafaudé un scénario géopolitique mondial comme base du roman. «À ceux qui disent que ce n’est pas grave si l’homme s’éteint, parce que la Terre n’a pas besoin de nous, je réponds que ça m’intéresse de savoir comment ça va se passer. Huit ou neuf milliards d’êtres humains qui disparaissent, ce n’est pas une idée abstraite, ça induit une somme de souffrance inouïe.»

Son livre se distingue des romans postapocalyptiques qui se placent après la catastrophe, sans que le lecteur ne sache vraiment ce qui s’est passé avant. Il n’a rien non plus d’un récit à la Robinson Crusoé. Il interroge la survie, mais aussi la manière de continuer à exister en société. On y découvre des communautés autonomes, où chacun apporte ses compétences spécifiques. «Je ne détesterais pas vivre dans certains des groupes que j’ai imaginés», remarque Antoinette Rychner.

Ces microsociétés, elle ne les imagine pas naïvement, mais en met en relief les difficultés. Ainsi, que se passe-t-il si les ressources tirées d’une agriculture traditionnelle viennent à manquer? Bannit-on les étrangers, les inutiles? N’éludant aucune question, elle se plaît à «fictionner» pour faire avancer le débat. En rappelant: «Ce n’est pas mon monde idéal. Je ne souhaite pas un retour à la bougie.»

Rencontre avec Antoinette Rychner

Lausanne, théâtre de Vidy

Ve 17 janvier à 18h

Inscription au 021 619 45 45 ou sur https://vidy.ch/apres-le-monde

Créé: 16.01.2020, 10h23

La survie de l’humanité écrite au féminin pluriel

Autour de cette thématique, Antoinette Rychner aurait pu rédiger un essai. Auteure de fictions et de pièces de théâtre, elle a choisi la forme littéraire. Il en ressort un roman ample et passionnant, construit autour d’un double dispositif. Pour faire éprouver la rudesse de ce monde d’après, l’écrivaine y plonge divers personnages, des femmes pour la plupart. Elle développe pour chacune les conséquences concrètes de l’effondrement. D’autre part, ce qui est arrivé à l’humanité dans son ensemble se révèle peu à peu au fil d’une épopée composée par deux des protagonistes principales. Ce chant épique se déploie au féminin pluriel, avec des formules telles que «nous nous sommes retrouvées», même lorsque le récit inclut des hommes. Le livre se veut ainsi aussi féministe. Et, par ce double dispositif, le roman ne se borne pas à raconter une histoire, il se révèle un vibrant plaidoyer pour la poésie et la littérature.



«Après le monde»

Antoinette Rychner

Éd. Buchet-Chastel, 288 p.

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