«Jacques Chessex et son génie littéraire m’ont fait avaler bien des couleuvres!»

InterviewDès les années 50, Jacques Chessex liait son destin à son ami et éditeur Bertil Galland, son aîné de 3 ans, avec lequel il multipliait les entreprises littéraires.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Aujourd’hui, l’homme qui a publié Corinna Bille, Georges Borgeaud, Maurice Chappaz, Jacques Mercanton, Alice Rivaz, Gustave Roud et Alexandre Voisard se souvient du contexte de l’émergence de l’écrivain qui lui en a fait voir de toutes les couleurs, mais qui a aussi le plus forcé son admiration par l’art de sa langue. Interview de l’un des protagonistes parmi les plus importants de l’édition romande de la seconde moitié du XXe siècle.

Comment avez-vous rencontré Jacques Chessex?
Nous fréquentions les mêmes bistrots, comme le Café Romand. Vu que nous étions de la même génération, nous nous sommes peu à peu rapprochés, réunis par des préoccupations centrales autour de la création littéraire et d’un besoin de poésie. Lui enraciné dans son Payerne vaudois et moi sang-mêlé ( ndlr: Bertil Galland a des origines suédoises ), voyageant beaucoup! Une question nous préoccupait: où en était la littérature dans l’après-Ramuz? Il y avait bien Charles-François Landry mais peu d’écrivains apportaient quelque chose de décisif pour notre quête, malgré une situation éditoriale paradoxalement florissante avec la Guilde du Livre et les Éditions Rencontre.

Vous vous êtes donc réunis autour d’un manque?
La situation n’était pas favorable pour les voix qui naissaient dans ce pays. Il n’y avait pas de place pour les petits débutants de Suisse. Nicolas Bouvier a dû faire éditer son «Usage du monde» à compte d’auteur. L’admirable «Testament du Haut-Rhône» de Maurice Chappaz demeurait très confidentiel et sa femme, Corinna Bille, avait déjà toute une œuvre mais qui ne trouvait pas d’éditeur. Il régnait une atonie, il manquait des éditeurs qui rassemblent. Jacques Chessex a suivi la voie des revues, très actif sur ce champ, en créant «Pays du lac», mais qui n’a pas duré. J’en avais marre de voir rater tout ce qui était entrepris. À mon retour des États-Unis, après 1959, j’ai repris les Cahiers de la Renaissance de Marcel Regamey, qui n’existaient plus qu’à peine, mais j’ai pensé que l’on pouvait se baser sur ce noyau d’abonnés. Un premier succès, où nous nous sommes mouillés ensemble, si j’ose dire. Mais le but était de durer et ça marchait. Son génie littéraire assurait la tendance.

Votre alliance se traduisait-elle par une stratégie?
Absolument, nous cherchions une voie matérielle et durable financièrement, pour ne pas crever au bout de trois numéros… Il fallait repenser l’édition et réunir une communauté d’écrivains – Nicolas Bouvier, Grisélidis Réal, Maurice Chappaz, Alexandre Voisard, Anne Cuneo, François Debluë… – en organisant des rencontres régulières, à Montricher, sur l’île d’Orta. Cette complicité a été couronnée par «Les Saintes Écritures» de Chessex et ses portraits admirables d’écrivains, du groupe que nous formions. Tous ces auteurs écrivaient en français, il fallait donc trouver le moyen d’appâter la France avec l’ambition de ne pas se laisser écraser par son système littéraire.

Le recours à Gustave Roud faisait-il partie de cette stratégie?
Non, pour nous qui avions une idée transcendante des écrivains, c’était un choix que de lui rendre hommage pour ses 60 ans, en 1957. Nous avons agi ensemble, sans conseils de quiconque, et rassemblé de nombreux écrivains, dont Jaccottet, et nous avions même lu des vœux d’Ansermet. Il faut se rappeler que Gustave Roud était très discret, se tenait à l’écart. Ses publications ne dépassaient pas les 300 exemplaires! Nous ne volions pas vers le succès mais lui exprimions notre reconnaissance, le tirions de sa solitude.

Comment viviez-vous le personnage Chessex?
C’était un être extrêmement compliqué. Il m’a fait avaler bien des couleuvres. Il a beaucoup bu, je l’ai souvent vu saoul, mais c’était un dur, le lendemain il prenait la plume en travailleur incroyable.

Comment avez-vous vécu son Goncourt… et son départ?
Il était très autocentré. Chessex, c’était un grand ego. Au moment du Goncourt, qui lui avait quasi été garanti, il est parti du côté de la France, où il avait déjà ses entrées à la «NRF», à cet égard il était très influençable. C’est à ce moment qu’il déclare ne pas vouloir d’autres Romands chez Grasset, ce qui m’a évidemment fâché puisque j’avais déjà des accords de coéditions pour d’autres écrivains. Mais il était dans l’ivresse, ou du moins l’assurance du succès de son autobiographie, ce «Carabas» qui faisait suite au formidable «Portrait des Vaudois». Un livre qui a occasionné un scandale épouvantable, raison de mon expulsion des Cahiers de la Renaissance par Marcel Regamey.

«Carabas», justement. N’est-ce pas un livre «pivotal» dans son œuvre?
Absolument, avec cet autoportrait il atteint un sommet. Quoi qu’on en dise, son style est le plus riche, le plus nourri, de Suisse romande, du niveau d’un Benjamin Constant. Mais je partage l’idée que le Goncourt marque une cassure. Ensuite, il se fond dans un modèle parisien et non plus nourri par ce qu’il avait de plus profond. Il ne retrouve plus la force de conviction qu’il avait avant.

Créé: 21.09.2019, 08h24

Articles en relation

Jacques Chessex, le chemin de croix

Littérature Dix ans après sa mort, comment ressaisir cette figure dominante et incontournable des lettres romandes? Retour sur une trajectoire littéraire et une œuvre qui n’a pas encore été réévaluée. Plus...

«Jacques Chessex et son génie littéraire m’ont fait avaler bien des couleuvres!»

Interview Dès les années 50, Jacques Chessex liait son destin à son ami et éditeur Bertil Galland, son aîné de 3 ans, avec lequel il multipliait les entreprises littéraires. Plus...

«Carabas», sommet d’audace pantagruélique

Litterature Récit quelque peu écrasé par le triomphe «goncourisé» de «L’Ogre», «Carabas» demeure l’un des tout grands sommets de l’œuvre de Jacques Chessex. Plus...

«Passage d’une ombre»

Histoire Redécouvrez la nouvelle publiée le 3 décembre 1990 dans les pages de «24 heures». Celle-ci inspire aujourd’hui le titre du recueil d’inédits, édité chez Grasset. Plus...

Un «stylisticien extraordinaire» à redécouvrir

Jacques Chessex Plusieurs auteurs romands et un français s’expriment sur les écrits du Vaudois, une décennie après sa disparition. Tous évoquent aussi sa personnalité, tant les deux semblent, aujourd’hui encore, inséparables. Plus...Boris Senff

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.