Laurent Jenny livre un à un ses souvenirs sensoriels

LittératureProfesseur honoraire en français à l’Université de Genève, l’écrivain ose un récit personnel. Rencontre.

Professeur honoraire depuis un an à la Faculté de français, Laurent Jenny habite entre Genève et Paris.
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Son regard sévère a donné des sueurs froides à toute une génération d’étudiants en français à l’Université de Genève. Tomber sur Proust à l’oral de master devant Laurent Jenny, grand spécialiste de la littérature du XXe siècle, c’était jouer de malchance. Professeur honoraire depuis cette année, l’universitaire, qui vit entre Champel et Paris, publie un récit inspiré de sa vie, bien loin des théories littéraires pour lesquelles il est reconnu. Dans Le lieu et le moment, l’auteur livre des souvenirs sensoriels de son enfance jusqu’à «l’âge plus qu’adulte». Le récit présente l’énorme avantage de n’être pas truffé de termes que seule une élite intellectuelle saurait décoder, un écueil que certains universitaires ont du mal à éviter dans leurs romans. Aisé à lire donc, le texte n’en est pas moins un bijou stylistique, poli par un savant dosage de sensibilité, d’acuité du regard et d’humour.

«Le moi n’est pas important»

Pour évoquer son livre, Laurent Jenny nous donne rendez-vous au Dorian, soit la cantine informelle des profs enseignant à Uni Bastions. «C’est une tentative d’autobiographie anti-subjective, analyse-t-il, de sa voix grave et douce. Le «moi» n’y est pas très important, il est rempli par la présence du monde.» Des instants vécus qui sont longtemps restés dans la mémoire de l’auteur, «en attendant de trouver leur langage». A l’instar de la lumière reflétée par les pains de glace livrés à Paris pour les habitants possédant encore une glacière et non un frigidaire, ou l’effervescence estudiantine de Mai 68. C’est souvent «au milieu de la nuit» que remontent ces souvenirs: «Quelque chose cogne à la vitre et demande: «Ecris-moi!» explique Laurent Jenny, qui s’y attelle dès le lendemain.

Parfois, il puise l’inspiration de colloques universitaires ennuyeux: «C’est un peu hypocrite, car je fais semblant de noter ce que dit l’orateur, mais en réalité il s’agit souvent de la situation autour, par exemple un effet Larsen, un flottement dans l’organisation, etc.» sourit le professeur, qui voit dans l’exercice de la conférence un énorme potentiel de ratage: «Ces circonstances de parole où les attentes sont très hautes sont aussi très anxiogènes. Il s’y passe souvent des événements inattendus. Dans le récit, j’ai voulu faire un florilège de ces moments.» A la lecture, on rit franchement de ces passages: «Tandis qu’une huile quelconque fait mousser la contribution du Conseil général à ce colloque de province, un conférencier (…) s’élance à son tour au pupitre, et mesurant mal la distance, aimanté peut-être par le micro trop haut placé, il le prend en plein dans l’œil.»

Panne de voiture en Roumanie

D’autres souvenirs, à chaque fois racontés en un ou deux paragraphes maximum, concernent les voyages qu’a entrepris Laurent Jenny. «Le dépaysement est favorable à l’étonnement, à l’acuité d’attention face à l’instant. Cela arrive plus facilement dans un voyage professionnel que lors de vacances, car il y a une part de hasard et d’absence de choix personnel dans le lieu où l’on se rend.» L’écrivain se souvient de son plus beau dépaysement: «C’était dans les années 80, en hiver, avec Antoine Raybaud et Ambroise Barras. Nous étions invités à Cluj, en Roumanie, et avions loué une voiture à Bucarest pour nous y rendre. Nous avons eu une panne de voiture dans un non-lieu, aux abords de la ville industrielle de Ploiesti. Rester coincé là pendant plusieurs jours, logé dans cet hôtel d’Europe de l’Est immense et plein de courants d’air, sans objectif à court terme, a été l’un des plus grands bonheurs de ma vie», se souvient l’écrivain, un large sourire sur son visage.

L’expérience des space cookies

Dans les couloirs de la Faculté de français, le livre de Laurent Jenny fait glousser quelques doctorants: «Certains sont un peu surpris de voir le brillant théoricien donner dans le roman autobiographique», nous informe l’un d’eux. L’auteur n’a quant à lui pas redouté la réception universitaire de son livre: «Pour moi, il n’y a pas de rupture absolue entre les livres d’idées et l’écriture pour soi. J’ai également pu compter sur quelques collègues, de très fins lecteurs, pour qui ça n’a pas fait problème.» Et tant pis si les yeux des étudiants s’écarquillent à la lecture de l’expérience space cookies (ndlr: biscuits contenant de la marijuana) de leur professeur. «Je pense qu’ils s’en doutaient!» plaisante le sexagénaire, jadis beaucoup plus sévère.

Blague à part, Laurent Jenny est un fervent défenseur du «retour de la littérature vers la vie», un thème qu’il aborde déjà dans son précédent livre, La vie esthétique: «Il y a eu un desséchement analytique des études de lettres qui les ont desservies. On est dans une tout autre approche aujourd’hui, où l’on se demande comment la littérature entre dans nos vies, et plus seulement comment il faut analyser ses formes. Cette évolution était nécessaire: si les études de littérature veulent survivre, elles doivent pouvoir nous dire quelque chose de l’existence.»

Le lieu et le moment peut se voir comme une collection de petits tableaux. Ou alors comme une fresque qui raconte l’histoire d’un homme à travers les petites pépites de l’existence.

«Le lieu et le moment» Laurent Jenny, Ed. Verdier, 126 p. Lecture à la librairie Le Rameau d’Or, ma 21 avril, 18 h, 17, bd Georges-Favon. (24 heures)

Créé: 18.04.2015, 12h15

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