«Le pire c'est que je reste loin de la réalité»

LittératureLe Français Marc Dugain poursuit L'empire avec Quinquennat. Le linge sale de la République déborde.

Avec la trilogie de L’emprise, Marc Dugain chronique la société politique française comme un feuilleton d’Alexandre Dumas. Image: CHARLY TRIBALLEAU / AFP

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En vrac, Marc Dugain confirme: «Je ne suis pas du sérail, je ne viens pas des Hautes Ecoles mais du terrain.» Ancien businessman passé à la littérature à la quarantaine, le cosmopolite aux semelles de vent se passionne désormais pour la collision des affaires et du pouvoir. En stratège lucide, il en extrait des fictions confondantes de réalisme, cocktail de violence exotique et de plausibilité angoissante qui étranglerait sèchement la gorge du prince Malko dans un méchant SAS. Dès le premier volume de L’emprise, les personnages, sans les nommer, évoquaient des passes d’armes entre Villepin et Sarkozy ici, là, la société Areva, les contrats Karachi, ou des luttes intestines façon Copé et Fillon. Ça brassait large.

Sans plus d’identification à la clé, Quinquennat taillade dans la même veine, injectant poison du vérisme et antidote du décalage dans une pulsion étourdissante. «Je ne balance pas du «Tous pourris», on me reprocherait de faire le lit du Front national. Je refuse aussi la langue de bois. En fait, j’ausculte un principe de décomposition derrière la glace sans tain. Le pire, c’est que je reste très loin de la réalité: quand les enjeux convergent, on tue dans notre République. Et c’est quand même une démocratie.»

Désabusé, voire outré, par le spectacle de la société contemporaine, l’aventurier de famille bourgeoise, protestant par éducation, Français et Irlandais de sang, et même Suisse par alliance, persifle: «Je les vois, ces sénateurs, à cent mètres de chez moi, qui déjeunent dans la plus belle cantine de France, profitent de leurs mandats entre lobbyistes et industriels. Ils cultivent un système du passé, très catholique dans cette manie de s’exonérer des fautes d’hier, d’atomiser les idéologies. De Gaulle le premier: alors que les guerres napoléoniennes, puis 14-18 avaient laissé le pays au bord de la ruine, dans un immense traumatisme, il a saisi la Seconde Guerre mondiale pour célébrer la victoire au lieu de laver le déshonneur de la collaboration. Toujours cette idée de rassembler le peuple, le grand mot des politiques, encore aujourd’hui!»

Lui qui a habité le Sénégal ou les Etats-Unis reste pourtant fidèle à ses racines. «Je n’irais pas jusqu’à déchirer mon passeport comme Jean-Marie G. Le Clézio si le FN prenait le pouvoir. Mais je tiens à dénoncer ce qui se trame avec hypocrisie autour de l’argent.» Et de fustiger «un royalisme latent, avec un président qui tient sa cour alors que nous sommes en 2015, à la révolution numérique! Nous en avons pris pour cinq ans, alors qu’aujourd’hui, le président ne rallie que 14% des citoyens.»

Et de pourfendre la bien-pensance. «Personne ne s’étonne de voir le parti de Marine Le Pen financé par la Russie, ou que – véritable coup d’Etat! – François Hollande ait abandonné les promesses fallacieuses faites durant sa campagne. Nous nous moquons de l’intransigeance à l’étranger, nous sommes forts pour l’invective et la satire. Mais nous refusons aussi de nous regarder dans le miroir.»

Marc Dugain tente néanmoins un diagnostic. «Nous sommes profondément cartésiens, ce qui nous pousse à vouloir le système parfait. Mais il n’existe pas, d’où cette constante déchirure. Voyez ce gouvernement de gauche qui sur le plan social, n’arrive pas à sortir du système pyramidal. Ou encore notre attitude face à l’immigration: au nom d’un soi-disant humanisme, les vannes des frontières ont été ouvertes, l’école explose. Et si vous suggérez d’au moins remettre de l’ordre pour les victimes de cette situation, vous êtes taxé de fasciste.»

Quinquennat, sans se laisser dériver dans la caricature, griffe ainsi le faciès d’une nation poisseuse de mélancolie adolescente. «Notre capacité à la révolte reste faible. Comme disait Tocqueville, «ces Français, mous et énervés», ironise Marc Dugain. Ils ont surtout besoin de passer sur le divan d’un psychanalyste! D’ailleurs, nous sommes les plus gros consommateurs d’antidépresseurs au monde.»

Une curieuse fascination naît alors pour cette brochette de maniaco-dépressifs brocardés dans leur quête inaccessible. «Débranchez-les du pouvoir, ils meurent comme des fleurs sans soleil.» Le troisième tome de L’emprise est déjà bouclé. «Je vais pouvoir retourner aux Kennedy, mes vieux démons.» Comme un éternel recommencement. (24 heures)

Créé: 04.04.2015, 17h17

En dates

1957 Naît à Dakar, Sénégal.

1998 La chambre des officiers, adapté en 2001 par François Dupeyron.

2000 Se raconte en businessman aisé, avec chevaux, avions, etc. dans Campagne anglaise. «Une vraie merde», dit-il.

2001 Quitte le monde des affaires.

2005 La malédiction d’Edgar, sur Hoover, adapté en 2013 en docu-fiction.

2007 Une exécution ordinaire, adapté par ses soins en 2010, dévoile Poutine.

2012 Avenue des géants.

2014 L’emprise, tome 1 d’une trilogie qui sera adaptée en minisérie pour Arte.

Adaptation

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Marc Dugain ne s’en cache pas, il trépigne déjà à l’idée de tourner en 8 épisodes la Trilogie de l’emprise. «C’était d’ailleurs l’idée de départ, puis le contenu, trop explosif, a douché les producteurs. Alors, j’ai racheté les droits pour écrire les livres: l’éditeur Antoine Gallimard ne me pose jamais de questions, même si ses avocats ont relu avant publication.» Le projet télé a aussi été réactivé. «Et au final,
c’est la combative Arte, chaîne franco-allemande et dernier bastion de liberté, qui le tourne. Elle ambitionne un House of Cards à la française.» Le cinéaste a fait ses preuves avec une docu-fiction primée sur E. J. Hoover, La malédiction d’Edgar, et Une exécution ordinaire, qui dévoilait un autre Poutine. Pour L’emprise, il rêve de capter cette texture visuelle vrillée de psychologie, qui dope le savoir-faire américain. «Prenez House of Cards. Sonder ainsi un président, son intimité, ses magouilles, ça paraît d’abord incroyable. Puis authentique. Jusqu’à ce qu’un détail dérègle la mécanique, quand par exemple, les scénaristes montrent Frank Underwood perpétrer un meurtre de ses propres mains. C’est le truc «too much», pour dire aux spectateurs: «Mais non, rien n’est vrai, c’est de la fiction!» Ils font chaque fois le coup.» Marc Dugain dit encore s’inspirer du modèle US dans le choix des interprètes. «Je ne me prive pas de dire que les acteurs, là-bas, possèdent une justesse, une puissance inégalées.» Enfin presque. «Vincent Lindon incarnera mon président, avec Jean-Pierre Bacri en directeur du renseignement intérieur.» A suivre en 2017, avant la présidentielle.

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