«Nous voulons retrouver l’Astérix teigneux et farceur»

Astérix a 60 ansJean-Yves Ferri et Didier Conrad, 60 ans comme Astérix, ont découvert enfants le petit Gaulois. Et maintenant ils l’enfantent. Pas toujours facile.

Jean-Yves Ferri (droite) et Didier Conrad (gauche) s’essaient à l’exercice pour la quatrième fois après «Astérix chez les Pictes» (2013), «Le papyrus de César» (2015) et «Astérix et la Transitalique» (2017).

Jean-Yves Ferri (droite) et Didier Conrad (gauche) s’essaient à l’exercice pour la quatrième fois après «Astérix chez les Pictes» (2013), «Le papyrus de César» (2015) et «Astérix et la Transitalique» (2017).

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Pas toujours facile, de prendre la place de deux génies comme le scénariste René Goscinny et le dessinateur Albert Uderzo. Jean-Yves Ferri et Didier Conrad s’essaient à l’exercice pour la quatrième fois après «Astérix chez les Pictes» (2013), «Le papyrus de César» (2015) et «Astérix et la Transitalique» (2017). Avec «La fille de Vercingétorix», le duo tente de retrouver l’esprit original de l’irréductible Gaulois. Explications.

Avec le temps, vous avez pris l’habitude de ces mégalancements avec interviews à la chaîne?
Jean-Yves Ferri Non justement, l’habitude on ne l’a pas. Ce n’est pas le genre du métier. Nous, on est plutôt des gens de l’ombre, seuls dans un atelier. On choisit ce métier pour être peinard, pour être caché!

Didier Conrad Moi j’avais prévu une vie discrète et dans l’insuccès. Là je me retrouve avec quelque chose de complètement… trop de succès, je pourrais dire.

Allons! Le rêve d’un auteur de BD n’est pas l’insuccès…
D. C.Ce qui est intéressant, c’est de pouvoir faire ce que vous voulez et que ce soit publié. C’est tout.

J.-Y. F. Oui, le profil du dessinateur, c’est souvent celui d’un asocial qui choisit ce métier pour ne pas avoir affaire à la société. Or avec Astérix, qu’est-ce qui nous est tombé dessus! Il est connu de tous, vous voyez le problème: nous avons des comptes à rendre à tout le public, pas seulement à quelques passionnés de BD dans un festival.

Vous êtes tous les deux nés en 1959, comme Astérix. Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec cette bande dessinée?
D. C. Oui, absolument. J’étais au lit, malade, et je lisais Astérix le Gaulois. C’était vraiment très, très bizarre. Je n’avais jamais vu quelque chose qui ressemblait à ça. Les couleurs étaient psychédéliques, très vives. Astérix m’a tout de suite beaucoup plu, déjà parce qu’il était petit et que je pouvais m’identifier à lui. Les moustaches aussi c’était important, l’idée de devenir un homme, et puis le fait qu’il soit très fort. Pour un gamin, c’est extraordinaire: on prend une potion et on peut casser la figure à celui qui vous embête!

J. -Y. F. Moi le premier Astérix, je l’ai lu chez des copains. Ils avaient la collection et ce qui m’a frappé, c’était le traitement des Romains. Vous voyez des batailles, des gifles, ces fameuses sandales qui se dévissent! Pour un gamin… ça doit faire très mal, mais là, ça passait… J’avais aussi l’impression d’un petit monde cohérent qui existe en soi. Ça c’est très fort!

De lecteurs d’Astérix, vous en êtes devenus les papas. En quoi cela change-t-il votre regard?
J. -Y. F. J’ai découvert quelques règles. Sur chaque album, au-delà des baffes aux Romains, il y a toujours une histoire très précise, par exemple dans «Le devin», une fine analyse de la crédulité. On ne se contente pas de tirer les fils, il faut à chaque fois un thème sur la table, sans que cela tourne à la démonstration.

Et c’est quoi, le thème dans votre dernier album?
J. -Y. F. Adrénaline porte une vraie problématique d’adolescente. C’est un personnage affectif, à qui on s’attache. C’est ce qui fait qu’elle emmène le lecteur.

D. C. Moi, ce qui m’a frappé dans l’évolution du personnage d’Astérix, c’est qu’au fur et à mesure, il a pris un rôle qui se rapproche de celui de Tintin, un rôle de héros sérieux. Pourtant, au départ, c’était un personnage truculent qui aimait rigoler et faire des blagues aux Romains. Il n’avait pas cette responsabilité qu’il porte aujourd’hui. Il est très vivant dans ma tête, je le vois tel qu’il était au début, mais j’ai du mal à le dessiner parce que les situations ne s’y prêtent pas. C’est une question que nous nous sommes posée depuis le début, et nous pensons qu’il faut revenir à quelque chose de l’origine du héros de Goscinny et Uderzo.

J. -Y. F. C’est-à-dire remettre dans Astérix ce qu’il était: une caricature de lui-même, le petit Gaulois teigneux.

Dans votre dernier album, «La fille de Vercingétorix», ne reste-il pas quand même sérieux, peu facétieux?
J. -Y. F. C’est difficile de changer les choses. Il faut trouver le moyen de le déstabiliser… Peut-être dans le prochain album?

Astérix est un personnage des années 60, les Trente Glorieuses, le progrès, l’optimisme… Est-ce difficile de le faire coller au monde d’aujourd’hui?
J. -Y. F. Oui c’est difficile, parce que les deux univers temporels coexistent. Il y a le village qui reste ce qu’il est, qui renvoie pour les plus âgés à ce monde que vous évoquez. Mais pour les plus jeunes lecteurs, ça n’est pas le cas, il faut parler d’aujourd’hui.

Vous, Didier Conrad, vous êtes le plus souvent fidèle au dessin d’Uderzo, mais il y a une exception, César.
D. C. Cela vient du fait que le modèle de César a beaucoup varié. Je pense qu’Uder­zo lui-même a eu du mal à le fixer en caricature. Moi j’ai essayé de faire une sorte de synthèse de tout ce qu’il avait dessiné, dans un traitement moins réaliste. Le César sur lequel je me suis basé au départ, c’est celui de «La zizanie» (ndlr: le quinzième album, en 1970), mais au niveau de la morphologie, il y a d’autres albums où je le préfère. Donc j’essaie de combiner. Au fond, il y a un problème là-dedans: quand Uderzo dessine, personne ne pose la question. Quand moi je fais du Uderzo, chacun attend ce qu’il préfère de lui…

Au fond, lequel de vous deux a le rôle le plus facile?
D. C. C’est moi! Jean-Yves a le problème d’être confronté à quelqu’un qui a été mythifié. Le scénariste Goscinny est mort depuis longtemps, il est semi-déifié. Se mesurer à quelqu’un comme ça…

J.-Y. F. Je suis obligé de devenir un dieu, c’est compliqué… (Rire) Le côté difficile, c’est de ne pas avoir de base réelle. Je garde de Goscinny le rythme, les ficelles apparentes, le gag de fin de page qui fait rebondir, son phrasé. Mais il faut trouver une histoire! C’est quelque chose de plutôt personnel, et quand je l’ai trouvée, je la traduis… Ça, c’est angoissant pour un type seul dans son coin. Après, quand la collaboration concrète commence, je repasse les problèmes à Didier. C’est lui qui devra gérer les questions de ressemblance, d’orthodoxie, par rapport à l’original.

D. C. Moi je dois me débrouiller pour que, même avec des idées différentes qui renouvellent les choses, ça soit du Astérix.

L’un de vous vit aux États-Unis, l’autre dans les Pyrénées. Comment travaillez-vous dans la pratique?
J. -Y. F. Par internet, une méthode qui n’a rien à voir avec la pratique des créateurs d’origine. Goscinny et Uderzo étaient proches.

D. C. C’est vrai qu’on est très différents d’eux. Jean-Yves n’est pas un scénariste des villes, c’est vraiment quelqu’un du terroir alors que Goscinny ne supportait pas la campagne. Et moi j’ai vécu 36 ans en France, mais ça fait plus de vingt ans que je suis établi aux États-Unis…

Créé: 26.10.2019, 11h01

Une ado rebelle, deux vieux moustachus



«La fille de Vercingétorix», titre du nouvel Astérix, vibre avec les thèmes sociaux du moment. Côté action, c’est moins convaincant. Du moins, lors de notre découverte… en 26 minutes. Le rendez-vous est donné au siège des éditions Hachette, mardi dernier. Première étape du cérémonial, il faut parapher et signer un document de trois pages certifiant qu’on ne dévoilera rien avant la levée de l’embargo, jeudi 24 octobre. On signe sans lire, pas le temps: il est 12 h, chacun aura 30 minutes pour découvrir l’album inédit de 48 pages avant d’interviewer, pour 30 minutes également, ses deux auteurs Jean-Yves Ferri et Didier Conrad. Tout est chronométré. Douze journalistes se succèdent ce jour-là, il y en avait autant la veille, il y en aura autant le lendemain, le surlendemain, avant une tournée de presse des deux auteurs «en province», à Bruxelles d’abord, puis dans une demi-douzaine de capitales européennes, et même jusqu’à Varsovie. Le lancement d’un nouvel Astérix, ce sont des chiffres vertigineux: 2 millions d’exemplaires pour la version française, 5 millions pour la version internationale qui se voit déclinée en 15 traductions.

Vous êtes dans un petit bureau borgne, l’attaché de presse vous apporte avec gentillesse un café et surtout, surtout, la 38e aventure d’Astérix et Obélix, cette fameuse «Fille de Vercingétorix». Il est 12 h 04, vous y plongez. Que dire? D’abord qu’on est dans l’air du temps: voilà enfin un album dont la figure centrale est une femme, une adolescente fugueuse qui se révolte contre les valeurs de nos héros moustachus. Taper sur les Romains, bouffer du sanglier et reconquérir la Gaule, très peu pour elle. Son rêve, c’est d’«aider les enfants sans parents, comme moi», pour les emmener sur une île lointaine. Deux guerriers «chochotant» et membres des Farc (Front arverne de résistance checrète) la confient au village d’Astérix pour la protéger des Romains. Ils apparaissent comme des papas cherchant à protéger ce qu’ils ont de plus précieux. Une gamine de 15 ans avec une tresse et un sale caractère (toute ressemblance avec la militante écologiste Greta Thunberg est fortuite, affirment les deux auteurs, puisqu’ils ont créé leur héroïne il y a deux ans), des allusions aux couples homoparentaux, un débat sur les risques liés à la potion magique: l’album, comme il se doit dans la tradition d’Astérix, vibre avec son époque. Le récit des aventures est moins convaincant. Tout y est: le traître gaulois, les Romains, les pirates, mais c’est un peu mécanique, confus, rapide, et l’action perd les personnages plus qu’elle ne les révèle. Mais les 26 minutes sont déjà passées, il est temps de rejoindre Jean-Yves Ferri et Didier Conrad. L’un est fin, casquette vissée sur la tête, accent gascon prononcé de ses terres ariégeoises, l’autre rondouillard, émigré de longue date au Texas et amoureux de cinéma hollywoodien. Charmants, détendus, ils répondent à toutes les questions, sauf celles qui concernent leurs filles, dont l’adolescence a inspiré l’héroïne Adrénaline. Contrairement aux Romains, ils ne sont pas fous…

«La fille de Vercingétorix»
R. Goscinny et A. Uderzo
Jean-Yves Ferri et Didier Conrad
Ed. Hachette, 48 p.

Toute ressemblance avec la militante Greta Thunberg est fortuite, affirme les auteurs de «La fille de Vercingétorix».

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