Toni Morrison se révolte encore et pose une bombe sexuelle

LivresL’égérie octogénaire vampe les lettres américaines avec «Délivrances», la balade de Bride. Prix des libraires.

Toni Morrison parle définitivement une langue universelle, qui dépasse les stigmatisations sociales ou génétiques.

Toni Morrison parle définitivement une langue universelle, qui dépasse les stigmatisations sociales ou génétiques. Image: Keystone

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Toni Morrison conclut Délivrances, son onzième roman, par une bénédiction: «Et que Dieu aide l’enfant.» A partir de cet espoir, il serait pourtant téméraire de considérer l’octogénaire comme une ancêtre sage aux apitoiements de grand-mère clanique. Ou d’y voir une référence au plaintif God Bless the Child, de Billie Holiday. Au terme d’un récit qui confesse le plus intime, se devinent des subtilités à fleur de peau autrement plus complexes. Ainsi chaque personnage prend voix au chapitre, ces paroles entrecroisées muant en chœur kaléidoscopique d’une époque. «Je ne veux pas être dans la position de l’auteur omniscient, explique-t-elle à Livres Hebdo. Ni me sentir obligée de recourir aux dialogues.»

Décorée de la Presidential Medal of Freedom par le président Barack Obama à côté du barde Bob Dylan et de l’astronaute John Glen, la voilà lauréate en France du Palmarès des libraires, un doublé avec Home en 2012. Et pour cause. A 84 ans et une folle jeunesse, Toni Morrison parle définitivement une langue universelle, qui dépasse les stigmatisations sociales ou génétiques. Ou, plutôt, les fusionne en un crescendo humaniste irrésistible. La grande dame inspire d’ailleurs les rappeurs, ce qui la fait doucement rigoler. Première, la lady choisit aussi de situer un roman dans l’ici et maintenant, dans ces USA qui progressent cahin-caha contre «les privilèges de peau».

Dans les chairs pulpeuses et la plastique sculpturale de l’héroïne de Délivrances, la colossale innerve une intelligence percutante. Bride (littéralement «mariée»), toutes proportions gardées, évoque la jeune femme brillante que l’Américaine de l’Ohio fut dans sa jeunesse. Bride vient de la Pennsylvanie des années 90, «noire comme la nuit, noire comme le Soudan». Sa carnation si foncée jeta la honte et le désespoir sur sa mère, Sweetness. La petite s’est émancipée des injures moqueuses, des rejets blessants. Se muant en vamp sublime aussi classe que sa Jaguar et ses fringues chic, désormais cadre supérieure qui impose sa loi, la divine a mis le monde à ses pieds. Alors que l’intrigue s’engage dans un règlement de comptes, façon Philip Roth dans La tache, ou Hans Christian Andersen dans Le vilain petit canard, Toni Morrison bifurque soudain, délivrant littéralement ses personnages et leurs secrets.

«Je ne veux pas être dans la position de l’auteur omniscient, ni me sentir obligée de recourir aux dialogues»

Indice, à l’occasion, sa «super woman» se sent mal dans sa peau. «Je suis fière de moi, vraiment, mais c’est le Vicodin et la gueule de bois qui me font sans cesse me souvenir de sales histoires du passé, dont je ne suis pas si fière.» Délivrances butte alors sur une nouvelle dimension, manière de péché originel dont Bride n’a jamais pu se laver. Enfant, elle contribua à faire condamner sa maîtresse d’école pour pédophilie. Juste par bravache de gosse, elle a brisé une vie, s’en repent, va payer à son tour. Son amant Booker la quitte, peut-être parce qu’il a lui-même vécu l’horreur d’un frère assassiné par un pédophile. Sa meilleure amie Brooklyn la trahit. A la thématique raciale s’ajoute en leitmotiv un noyau pourri d’abus sexuels, des images cash de «poings minuscules, énormes cuisses velues», qui rappelle d’ailleurs son premier livre, L’œil le plus bleu, publié en 1970.

Depuis ses débuts, l’écrivain a taillé sa route, sa notoriété culminant au creux des années huitante avec Beloved. Le brûlot contre l’esclavage, dédié «aux 60 millions de Noirs et plus» qui périrent sous le joug, a identifié Toni Morrison sur le devant de la scène intellectuelle afro-américaine. Le best-seller lui valut le Prix Pulitzer en 1997, avant d’être adapté avec Oprah Winfrey dans le rôle-titre. Adoubée par la prêtresse black de «l’entertainment», la sculpturale devient, en 1993, la première femme noire Prix Nobel de littérature. Au fond, ce n’est pas à cause de son sexe ou sa race, mais à cause uniquement de Toni Morrison.

Délivrances Toni Morrison Ed. Bourgois, 197 p.

Créé: 11.10.2015, 12h58

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