Une folle quête sur les traces d'un manteau

Avec «Vingt-deux, Rue des Capucines», la Lausannoise Alexandra Cinter livre un envoûtant premier roman. Rencontre.

La Lausannoise Alexandra Cinter invite le lecteur à suivre Jeanne, lancée dans l’étrange poursuite d’un manteau perdu.

La Lausannoise Alexandra Cinter invite le lecteur à suivre Jeanne, lancée dans l’étrange poursuite d’un manteau perdu. Image: FLORIAN CELLA

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Au début, ça n’a l’air de rien. Un couple bourgeois marié depuis 10 ans, une héroïne «quarantenaire» à la vie bien réglée qui hésite, un soir, «entre une robe émeraude et un pyjama mauve». Aller à l’opéra ou se mettre au lit, quel dilemme dans une existence confortable qui file sur des rails!

Mais très vite, le quotidien de Jeanne bascule. À l’origine de ce bouleversement, un événement en apparence anodin: Jeanne perd son manteau à l’opéra. Débute alors la quête irrationnelle de la parure si chère à l’héroïne.

Alexandra Cinter, Lausannoise de 37 ans, livre ici un habile et captivant récit qui séduit d’emblée. D’ailleurs son éditeur, Jean-Philippe Ayer, patron des Éditions de l’Hèbe, n’hésite pas à le promouvoir en «premier roman comme on rêve d’en recevoir par la poste». Pourtant, ce livre aux multiples clés de lecture sort du chapeau d’une néophyte. «Lors de mes études de lettres, confie-t-elle, j’ai étudié des textes incroyables. Et on sort avec des exigences monstrueuses, alors j’ai opté pour une école de traduction et j’ai fait dix ans de chant lyrique.» L’auteure connaît donc bien le monde de l’opéra qu’elle brocarde – un peu – dans ce premier roman qu’elle finit par écrire: «Beaucoup de gens ont dans l’idée que l’inspiration tombe du ciel. Je pense qu’il faut la réaborder sous l’angle de l’artisanat, en développant des outils.» Tout est ainsi parti d’un atelier d’écriture: «Cela m’a donné l’idée du motif de l’objet perdu et de notre investissement identitaire sur les choses. Au fond, les vêtements sont une des manières privilégiées pour dire qui l’on est.»

Pour Jeanne, qui vit «de manière littérale» selon sa créatrice, perdre son manteau, c’est donc se perdre. Car ce cachemire doublé de soie, que cette femme chic arbore depuis trois saisons comme un trophée, la caractérise tout entière. Un habit dont «la divine rougeur et le néanmoins sobre caractère lui donnaient – elle s’en réjouissait secrètement – des allures de pucelle. Un ton vif, original, que tout le monde ne peut pas porter.»

Ce qui démarre comme une comédie de mœurs se mue en un récit de la reconquête de la flamboyance perdue. Dans un quotidien en apparence inchangé, à la géographie d’abord bien établie, Jeanne dérive peu à peu, dans des glissements qu’on peut supposer réels ou fantasmés, pour finir aimantée par un appartement au 22, rue des Capucines. Une adresse qui ne fait référence à aucun lieu existant, mais à la couleur de la fleur. «L’histoire se situe dans une ville imaginaire. Je ne voulais pas jouer au petit jeu des références géographiques.»

Critique du consumérisme

Le territoire inexploré qui s’ouvre alors cartographie plutôt l’intimité de Jeanne, qui exerce avec passion son métier d’antiquaire. Elle nourrit un amour immodéré de l’objet unique qui va de pair avec son aversion pour la grande distribution, ses produits démultipliés à l’infini et remplaçables à l’envi. Un passage caustique où elle doit acheter un cadeau pour sa nièce traduit son malaise, notamment au rayon beauté, où «un millier de fragrances veillent dans l’air, qui n’attendent que d’escorter son entrée dans l’univers feutré du bien-être.» L’auteure s’appuie sur son scepticisme personnel face au marketing cosmétique: «Il y a de plus en plus l’idée qu’on se maquille pour se faire du bien. Or ça reste un produit, pas un miracle.» À tel point que le rouge parfait que Jeanne cherche à se mettre sur les lèvres, pour compenser celui qu’elle n’a plus sur les épaules, elle le trouve… dans un magasin de farces et attrapes.

Mari paternaliste

Autre thème que l’auteure avait à cœur d’aborder, le rapport hommes-femmes. Il ne se débusque pas dans les grandes questions féministes, mais dans les détails. Aimable, attentif, amoureux, Antoine se révèle aussi paternaliste et péremptoire: «Il explique en permanence à Jeanne comment est la vie, comment vont les choses.» Dans son cabinet, le psychanalyste juge à l’emporte-pièce Esther, la meilleure amie de Jeanne. Or celle-ci déteste qu’on lui plaque des caractéristiques qui lui font sentir qu’elle n’est pas unique. Tout laisse donc entrevoir une crise de couple. Or dans ce livre, les effets d’annonce ne débouchent parfois sur rien, ou, en tout cas, pas sur ce que l’on attend. Alexandra Cinter explique avoir eu envie de «déjouer les attentes créées par nos représentations». Car pour elle, les changements ne s’opèrent pas toujours à grand fracas. «Parfois dans la vie, les choses n’aboutissent pas, ou ce n’est pas spectaculaire.» Pas autant, en tout cas, qu’un manteau d’un rouge «à faire pâlir l’hiver». (24 heures)

Créé: 21.06.2018, 10h53

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