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Le Goncourt et le Renaudot priment des romans sur l’abomination nazie

«L’ordre du jour» d’Eric Vuillard l’a emporté avec son récit sur la montée du nazisme, tandis qu’Olivier Guez impose «La disparition de Josef Mengele».

Eric Vuillard, un auteur à «L’ordre du jour» hier à la remise du Goncourt.
Eric Vuillard, un auteur à «L’ordre du jour» hier à la remise du Goncourt.
AFP

Déjouant les pronostics qui pressentaient Véronique Olmi pour Bakhita, voire Alice Zeniter pour L’art de perdre, l’Académie a décerné lundi le Prix Goncourt à Eric Vuillard pour L’ordre du jour. «Et très vite, au troisième tour, par six voix contre quatre, se félicitait son président Bernard Pivot. Je m’attendais à beaucoup plus de tours.» Radieux, il se déclarait enchanté de cette conclusion: «Ce livre donne une leçon, de littérature par son écriture fulgurante, et de morale politique sur la montée du nazisme. Il sait observer comment un groupe d’hommes, même peu nombreux, comptant sur le bluff, la veulerie, arrive à circonvenir un pays entier et à déclencher la catastrophe mondiale.»

«Dans le Goncourt, il y a une charge de fantasme, comme dans tout. Mais en rêver… cela me fait vraiment très plaisir, voilà»

Au contraire des critiques, le lauréat Eric Vuillard, s’il avouait que «le Goncourt, c’est comme le bac, mieux vaut l’avoir», se refusait à paraître surpris à outrance. «Dans le Goncourt, il y a une charge de fantasme, comme dans tout. Mais en rêver… cela me fait vraiment très plaisir, voilà.» Les mauvaises langues bruissaient déjà à l’hôtel Druant quant au discours que pourrait donner la ministre de la Culture, Françoise Nyssen. En effet, avant d’entrer au gouvernement Macron, la quinquagénaire présidait aux destinées d’Actes Sud, fondée par son père Hubert, où est édité Eric Vuillard. L’ordre du jour est le quatrième trophée remporté par la maison arlésienne, qui, il y a deux ans, triomphait avec Boussole, de Mathias Enard. Au-delà d’un jugement artistique, l’enjeu financier se chiffre entre 4 et 10 millions d’euros pour un éditeur. Autant dire que, dans un marché cannibalisé par les best-sellers, un Goncourt pèse lourd.

Ainsi, la future ministre Françoise Nyssen, après son premier Goncourt en 2004, n’hésitait pas à insister sur «le flot de trésorie» engendré par cette récompense, «la force d’attraction qu’elle exerce sur les auteurs». Désolée de constater combien les grandes maisons dominaient alors le jeu des prix littéraires, la directrice d’Actes Sud dénonçait «un manque de curiosité chez les Goncourt, expliqué par la consanguinité, le manque de renouvellement». Et de souligner que «la plupart des jurés étaient liés à des éditeurs ou des auteurs».

Monstres godzillesques

Au vu du palmarès, les temps changent. Plus que dans une stratégie commerciale, L’ordre du jour inscrit sa modernité dans l’époque par sa démonstration subjugante contre le fascisme. A l’ère du tweet, le texte, moins de 200 pages, impose sa concision explosive, opère par des retours sur image, des instantanés au visuel «cartoonesque». Eric Vuillard se concentre ainsi sur des séquences clés qui ont marqué l’ascension de Hitler, d’un souper de «sponsors» en février 1933 jusqu’à l’Anschluss en 1938. Cinéaste à ses heures, l’écrivain épate par son art du «pitch». Ainsi de ces industriels au début, gratin du capitalisme allemand, qui prennent des allures de monstres godzillesques sous sa plume: «les 24 lézards se lèvent sur leurs pattes arrière». Et de s’acharner: «Ils se tiennent là impassibles, comme 24 machines à calculer aux portes de l’Enfer.» Parfois, les mots échappent au romancier. Il convoque alors les artistes, Louis Soutter par exemple, avec ses dessins cinglés de «corps tordus comme des fils de fer… ces colliers de cadavres», ou encore Bruck­ner le musicien, de qui les partitions s’extraient des remugles de l’humanité.

Testée dans 14 juillet, la méthode Vuillard décrypte l’histoire et ses scories grotesques, animales, macabres. Qu’importe, pourvu que l’évocation mitraille du sens. Avec une singularité corrosive dont manquent ses collègues et rivales, avec un classicisme inné qui échappe à son ultime concurrent, le dandy trash Yannick Haenel pour Tiens ferme ta couronne, Eric Vuillard n’a, lundi, volé sa couronne à personne.

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«L’ordre du jour» Eric Vuillard Ed. Actes Sud, 160 p.

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