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Alan Moore envoûte en vieil anar

Avec le monumental «Jérusalem», le Britannique passe de la BD éclairée à la littérature pure. Livre-monde.

A 63 ans, le prodige éclairée des «comics» adultes décrypte sa ville natale de Northampton dans un pavé extravagant, «Jérusalem»
A 63 ans, le prodige éclairée des «comics» adultes décrypte sa ville natale de Northampton dans un pavé extravagant, «Jérusalem»
Raphaël Levy

Lassé de l’humanité, excédé par les «comics» sur lesquels il régnait avec la ligue des gentlemen extraordinaires, les Watchmen ou Batman, Alan Moore s’est retiré à Northampton, sa ville natale, pour composer Jérusalem. Pas de Watchmen dans ce pavé lourd d’extravagance sophistiquée, où le sexagénaire dépèce sa chère bourgade des Midlands. Sur près de 1300 pages, le mage britannique ausculte les gargouillements sociaux sans se préoccuper d’une chronologie errante, du Big Bang à nos jours. Ses abymes, romanesques en diable, en jettent, comme James Joyce avec son légendaire Ulysse. Lui s’enorgueillit d’avoir vu son frère dévorer son livre, «lui qui n’a jamais lu un classique de sa vie». Jérusalem parle des humbles qui tentent de se faufiler au paradis par le chas d’une aiguille à dos de chameau. Sous l’intitulé, la ville sainte bruisse entre la boue et les étoiles, fantastique Babel riche d’aspirations spirituelles.

La masse romanesque pourra effrayer, elle engloutit dans son flot vertigineux. Nul besoin d’être un superhéros pour naviguer avec ce capitaine Achab en quête de Moby Dick et autres baleines conceptuelles. En 1996, le Britannique avait déjà essayé de juguler la complexité d’une jungle urbaine dans La voix du feu. Douze destins s’y découpaient à travers les âges qui par leur somme, reformaient le puzzle d’une humanité. Cette fois, se fiant à son inspiration, Alan Moore ne s’embarrasse plus de compas, carte ou quelconque guide. Quitte à se faire trancher la tête, l’écrivain se répète à l’envi, s’abandonne à des digressions, martèle ses descriptions. A la manière de l’odyssée dublinoise de Leopold Bloom, l’exercice étourdit parfois, mais ne naufrage jamais le lecteur. Convoqué à la table du romancier, introduit dans ses pages, le spectre de Beckett se manifeste alors, ses mots résonnent avec absurdité: «Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux.»

Voilà pour le phrasé qui ensorcelle encore par sa palette colorée. Le traducteur Claro avoue y avoir trouvé Shakespeare, Balzac ou Proust entre les lignes, des tonnes de nuances allusives, de Buffalo Bill à Charlot. Ensorceleur, Jérusalem échappe à l’ordre établi. En snipers embusqués dans les Boroughs, le centre ancien de Northampton et de l’univers, hommes, anges et démons scintillent dans les ruelles sordides. Un moine du 9e s. porteur de relique, une métisse défoncée au crack qui parle à son mégot de cigarette, ou un sans-abri revenu des limbes, surgissent des ténèbres. Des créatures se matérialisent, fictives ou réelles, le poète John Clare ou la princesse Lady Di. Omniprésent, le clan des Warren traverse les siècles. Alma, peintre, protège son frère mort et ressuscité par deux fois. Michael a perdu la raison quand, restaurant une fresque dans une église, un ange sur le mur lui a parlé. Le cosmos n’est jamais bien loin de l’échelle.

Consommateur de potions défendues, le chaman brasse ses filtres dans le chaudron d’illuminations mystiques. Abracadabra, ces volumineuses réflexions se révèlent lisibles. L’adjectif plus soigné que ses poils en bataille, la référence dégainée avec élégance, il envoûte. Un homme doit satisfaire un besoin pressant? Ne comptez pas moins de trois à cinq mille signes. Les scénarios de ses BD fourmillaient déjà d’annotations. Il n’y a pas de simple encre brunâtre chez Moore, mais de l’ocre brillant, avec parfois de ce mercure qui empoisonnait peu à peu les moines qui suçotaient leur pinceau.

«Refuser de grandir et de prendre ses responsabilités dans le monde adulte est une mauvaise chose pour notre culture»

Rien ne l’arrête dans ce grimoire organique qui échappe aux catégories. Aventure cosmique, récit d’initiation philosophique ou mythologie amoureuse? Dans la websérie que lui consacre Arte Créative, Alan Moore dit se méfier des règles qui boursouflent, des codes qui embourgeoisent. Lui qui a transcendé l’art du «comic» en le menant à maturité, refuse d’être cadré. «La déferlante de films américains de super-héros n’apporte rien de bon. Sombrer dans cette infantilisation, refuser de grandir et de prendre ses responsabilités dans le monde adulte est une mauvaise chose pour notre culture.» Bon débarras.

Hollywood l’a trahi, dépouillé de ses droits d’auteur. Le crime de lèse-majesté le laisse surtout navré d’y avoir vu des complicités brisées. L’amitié de ses dessinateurs historiques, David Lloyd ou Dave Gibbons, lui semblait valoir plus que quelques millions d’entrées au box-office. La nécessité de solidarité, voilà le socle de Jérusalem. Comme l’esprit de rébellion. D’instinct, Moore penchera toujours pour la contre-culture. Et tant pis si les militants du mouvement Anonymous ont récupéré son masque de V comme Vendetta, si le smiley de Watchmen se plaque sur n’importe quoi. Le créateur refuse d’être associé contre son gré. Puis avec un malin sourire, il admet: «Mais ça apporte un certain romantisme qui dramatise la lutte».

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