Chez l’Allemand Christoph Hein, le passé saute plusieurs murs

LittératureAvec «L’ombre d’un père», l’écrivain livre un roman d’apprentissage qui débute avec l’après-guerre.

Christoph Hein, grande voix littéraire d’Allemagne.

Christoph Hein, grande voix littéraire d’Allemagne. Image: PHILIPPE MATSAS

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L’histoire peut prendre la forme d’une malédiction. La formule lapidaire pourrait résumer «L’ombre d’un père», dernier livre traduit en français de Christoph Hein, figure des lettres allemandes née en 1944, en Silésie, et, à ce titre, profondément marquée par la division de son pays pendant la guerre froide.

Dans ce 10e roman publié par les Éditions Métailié, dont il a ouvert la collection allemande voici 25 ans, l’auteur prend pour protagoniste un quasi contemporain. Konstantin Boggosch est né en 1945, juste après l’exécution de son géniteur, industriel d’obédience nazie, par les forces polonaises. Voilà pour le père.

Quant à l’ombre, elle ne cessera d’envahir l’existence de son héros. D’abord en tant que jeune homme, obligé de fuir son pays pour poursuivre des études qui lui sont interdites en tant que fils d’un criminel de guerre. L’exilé finit par trouver refuge à Marseille, où un ancien groupe de résistants lui apporte son soutien et lui trouve un travail. Par peur d’avouer son ascendance et dans le malaise de ne pouvoir parler librement à ses protecteurs, il décide de repartir dans son pays. Malheureusement son voyage de retour intervient en 1961, au moment de la construction du mur de Berlin et il a toutes les peines du monde à repasser la frontière en sens inverse…

Sa joie de retrouver sa mère ne dure pas. Encore une fois rattrapé par le fantôme de son père, il rencontre à nouveau des difficultés pour finir ses études. Puis, alors qu’il se destine au métier de professeur, il sera toujours relégué à un poste subalterne. Ironie de l’histoire, alors qu’il parvient enfin à la fonction de directeur de son école, il en est presque immédiatement démis lors de la réunification allemande, le gouvernement l’assimilant désormais à l’ancien régime.

Ce roman d’apprentissage, déroulé avec un sens du récit très fluide et accessible, parvient, comme souvent chez Christoph Hein, à faire se joindre la petite et la grande histoire. «Les personnages ne sont pas inventés», avertit l’auteur au seuil de son livre sans jugements mais aux nombreuses leçons possibles. (24 heures)

Créé: 15.03.2019, 12h17

Un extrait

«Vous devez posséder un trésor de souvenirs.
Quel trésor? Ne vous fiez pas au souvenir des hommes âgés. Avec nos souvenirs nous essayons de corriger les échecs de notre vie, c'est pour cette seule raison que nous nous souvenons. C'est grâce aux souvenirs que nous nous apaisons vers la fin de notre vie. Ce sont les souvenirs terribles qui finalement nous permettent de faire la paix avec nous-mêmes. Regardez les volumes de mémoires qui paraissent chaque année. Ce sont tous des personnages merveilleux. Des caractères magnifiques, sincères, courageux. Intrépides, désintéressés, la justice en personne. Des types dont on aurait aimé être les contemporains. Le problème est qu'ils étaient mes contemporains, et ils n'étaient pas sympathiques. Et ne croyez pas que je veux vous persuader maintenant que mes souvenirs sont plus exacts, plus vrais, plus dignes de confiance. Non, chère mademoiselle, moi aussi je vous raconterais ce qui correspond à l'image que je me fais de moi-même, que je veux faire miroiter aux yeux des autres.»

Le livre

«L’ombre d’un père»
Christoph Hein
Éd. Métailié, 412 p.

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