Amélie Nothomb: «Je n’ai jamais cessé d’aimer Jésus»

LittératureL'auteure revisite la crucifixion du Christ dans «Soif». Un roman qui dégage une véritable émotion face à ce sacrifice. Déconcertant.

Amélie Nothomb décrit sa foi comme «intransitive, sans objet particulier».

Amélie Nothomb décrit sa foi comme «intransitive, sans objet particulier». Image: JEAN-BAPTISTE MONDINO

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«Soif». On croyait – à juste titre – que le nouveau roman d’Amélie Nothomb reviendrait sur sa passion pour le champagne. On en était loin! La soif dont parle la romancière est sa quête de spiritualité, et plus particulièrement du dialogue personnel qu’elle dit entretenir depuis toujours avec Jésus. Le roman se concentre d’ailleurs sur les dernières heures du crucifié, raconté à la première personne. Véritablement scandalisée par cette notion de sacrifice, l’auteure, rencontrée à Livre sur les quais à Morges, s’invente une autre lecture des événements et prend ses libertés. Si le roman a de quoi choquer certains chrétiens, d’autres préféreront se réjouir que leur Christ soit mis de telle sorte sous le feu des projecteurs. Le roman pouvant de plus, selon de nombreux commentateurs de la scène littéraire, bien remporter le Prix Goncourt. Interview.

En quoi ce livre représente-t-il le livre de votre vie?

Parce que c’est mon projet le plus ancien. J’avais 2 ans et demi quand mon père m’a parlé de Jésus, et ça a été un coup de foudre sans précédent – ni équivalent d’ailleurs dans ma vie par la suite. J’ai toujours su que je me rapprocherais de ce destin d’une manière ou d’une autre. Alors quand je suis devenue écrivain, j’ai su que c’était ce livre-là que je voulais écrire.

Est-ce à dire que votre relation à Jésus est primordiale dans votre existence?

Absolument. On peut dire que je vis avec lui en moi depuis bientôt cinquante ans et il m’importe vraiment. C’est comme dans la chanson des années 80 de Depeche Mode, «Personal Jesus», c’est vraiment ça.

Qu’est-ce qui vous a pareillement subjuguée?

C’est surprenant, en effet. D’autant que ce que mon père m’avait dit, c’était le genre de banalités qu’on dit aux enfants. Vous savez: «Jésus est gentil», «Il est venu sur terre pour nous sauver», etc. Or je pense que j’ai compris ces paroles au-delà de ce que mon père disait. En vérité, je me souviens très bien que, dans mon berceau, j’entendais une voix qui me parlait: «C’est moi, c’est moi qui vis en toi, à travers toi…» Alors quand mon père m’a parlé de Jésus, je me suis dit: «Mais voilà, c’est lui! C’est Jésus qui me parle! Et c’est vrai qu’il nous aime: la preuve, c’est qu’il me parle!»

- Quel a été votre cheminement spirituel par la suite, pendant toutes ces années?

J’ai eu une enfance heureuse, classique – si ce n’est par la géographie, du moins par le parcours. Mes parents m’avaient évidemment inscrite au catéchisme, j’appartiens à la famille la plus catholique de Belgique: l’un de mes aïeux a écrit la Constitution du pays, un autre a fondé le Parti catholique belge. Le catéchisme, ça m’était un peu égal, car ce qui comptait pour moi, c’était ma relation à Jésus, qui était très forte. Alors la première communion, pourquoi pas? Et puis, à l’adolescence, j’ai vécu quelque chose de très violent, de très douloureux que j’ai déjà raconté ( ndlr: des attouchements par des hommes sur une plage du Bangladesh ), et là, ça a été tout à coup une prise de conscience brutale.

C’est-à-dire?

Que Jésus avait été sacrifié, qu’il avait été au bout de la souffrance la plus abominable qui soit. Je le savais auparavant, mais cela ne me touchait pas. Et tout à coup, j’ai compris que c’était le cœur du sujet en plus, qu’il se soit sacrifié pour nous sauver, ça, je ne pouvais pas l’admettre. Je ne voyais pas en quoi sa souffrance nous sauvait de quoi que ce soit. Sa souffrance était au contraire une condamnation de notre espèce. Ce moment a aussi été le début d’une crise très longue, suivi d’une longue anorexie, et c’est aussi pour ça que je devais absolument écrire ce livre.

Est-ce à dire qu’à ce moment-là vous vous êtes rebiffée contre la religion?

Contre la religion, certainement, mais cela ne m’a pas brouillée avec Jésus. Je n’ai jamais cessé d’aimer Jésus, pas d’un amour d’amoureuse, mais comme le héros de ma vie. Mais, là, c’était comme avec un ami que je ne comprenais plus. Ou plutôt: je le comprenais, mais il y avait un truc énorme qui m’échappait et qui me posait sacrément problème. C’est aussi pour ça qu’il fallait absolument que j’écrive ce livre à la première personne du singulier. Non pas que je me prenne pour Jésus, je ne suis pas folle à ce point, mais pour m’approcher au plus près de cette crucifixion insoutenable.

Derrière le scandale de la croix, n’y a-t-il pas aussi du merveilleux, qui serait justement le pardon – notion à laquelle vous arrivez à la fin du livre?

J’en arrive au pardon, oui, mais absolument pas de manière canonique. Je ne parle pas du même pardon que celui dans les Écritures. Pour moi, c’est Jésus qui est en faute d’avoir accepté la crucifixion. Du coup, j’inverse le pardon à la croix. Pour moi, ce qui fait cependant que Jésus se sauve quand même – et que d’une façon paradoxale, il sauve l’humanité –, c’est qu’il découvre qu’on peut se pardonner à soi-même, même une faute aussi grande que celle-là.

N’avez-vous pas peur de heurter en réécrivant pareillement le sens des Évangiles?

Je sais que je suis gonflée mais je ne dis pas ça au hasard: ça fait beaucoup d’années que je me déchire avec ça. Quand des gens me disent que je les choque, je leur réponds que je ne le fais pas volontairement. Et que ma lecture de la Passion n’oblitère absolument pas celle des Évangiles. Mais enfin, j’ai aussi le droit de dire la mienne!

C’est votre manière de vous approprier le récit biblique.

Peut-être que nous devrions tous faire ça.

Dans votre roman, vous dissociez aussi clairement Jésus et Dieu, alors que, selon la Bible, Jésus est Dieu, incarné en homme pour que nous puissions nous le représenter. Pourquoi ce choix?

Pour moi, il n’y a aucune commune mesure entre Jésus et Dieu. Oui, je sais, je suis au courant, la Sainte Trinité. Mais pour moi, ça ne veut rien dire. Dieu est amour et Jésus, il aime. Sa façon de nous aimer est vraie. L’amour de Dieu, comment l’éprouver? Je suis d’ailleurs assez frappée par le fait que l’amour de Dieu dans l’Ancien Testament est très peu convaincant. Je dirais: il est impossible de ne pas aimer Jésus, même si on n’est pas croyant, alors qu’il est extrêmement difficile d’aimer Dieu, même si on est croyant.

Que vous a apporté, à titre personnel, spirituel, l’écriture de ce roman?

Énormément. Ça m’a permis enfin de comprendre comment je pouvais accepter que Jésus soit allé jusqu’à l’abominable crucifixion. Et ça m’a montré un chemin que je dois encore accomplir, mais au moins, je le vois.

Pourrait-on dire que vous avez encore aujourd’hui «Soif de sa présence»?

Tout le temps, évidemment! Ce n’est pas parce que j’ai écrit ce livre qu’elle a disparu. Pourtant, j’ai beaucoup de peine à prier. Quand j’étais enfant, ce dialogue était d’une grande qualité et d’une très grande simplicité. Maintenant, c’est devenu beaucoup plus difficile. Je pense aussi que c’est pour ça que j’ai ce si grand besoin d’écrire. Je crois qu’écrire, c’est ma prière à moi, c’est ce que j’ai trouvé pour me mettre en relation avec le divin.

Créé: 25.09.2019, 08h15

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