La beauté est l'idéologie de Frédéric Beigbeder

Paroles parolesL'auteur français était à Genève pour parler de lui et de son dernier roman, «Oona & Salinger».

Le rituel de l’ardoise, dans l'interview du samedi: «Je crois que, comme ça, on a tout dit!»

Le rituel de l’ardoise, dans l'interview du samedi: «Je crois que, comme ça, on a tout dit!» Image: OLIVIER VOGELSANG

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Sa peur de vieillir est intacte. Pourtant, il fait partie de ces gens dont le physique se bonifie avec le temps. Frédéric Beigbeder porte bien la barbe. Pareil pour le slim et ses 50 ans qu’il s’apprête à fêter sans y croire vraiment. Il y a deux semaines, il était à Genève à la Société de lecture. Tout grisé qu’il est par ce hobby de «disc jockey», il en a profité pour mixer au Baroque, un club place de la Fusterie pour étudiants plutôt bien lotis. L’écrivain mondain, le critique acerbe, l’ancien éditeur et récent directeur de la rédaction de Lui a la prose polie des gens bien nés, une affabilité bourgeoise dans un corps qui se tortille, trahissant une forme maîtrisée de timidité. Il nous parle de lui en évoquant sa passion pour J. D. Salinger, point de départ de son dernier roman Oona & Salinger, dans lequel il réécrit l’histoire d’amour entre l’écrivain américain et la fille du dramaturge Eugene O’Neill.

Vous êtes venu à Genève pour donner une conférence. Aimez-vous rencontrer vos lecteurs?

Oui, mais avec modération. A une époque, je faisais trop le pitre, et c’est un temps qu’on passe à ne pas écrire. On peut, comme Joël Dicker, sortir un livre et en parler pendant quatre ans; c’est quelque chose que j’ai vécu au moment de 99 francs. J’aurais pu répéter éternellement que la publicité manipulait les masses — un scoop incroyable que j’avais découvert (rires). C’est un danger de se complaire dans l’autopromotion, et c’est pour ça que Salinger avait décidé de couper tout lien avec le monde extérieur, pour éviter de devenir ce que je suis.

Vous faites sans cesse référence à lui. Lisez-vous toujours «L’attrape-cœurs» une fois par an?

Oui, oui, je le connais presque par cœur. Ce qui me fascine chez lui, c’est qu’il est le contraire de moi. C’est quelqu’un qui ne serait pas en train de parler avec vous. Il plaçait la littérature tellement haut qu’il considérait que tout autre moyen de communication était un parasite.

Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écriture?

Je crois que c’est le divorce de mes parents. Je devais avoir 8 ans. J’ai commencé à prendre des notes dans un cahier Clairefontaine. En fait, je n’écrivais que quand j’étais avec mon père. Il s’agissait simplement d’un petit garçon qui voulait immortaliser les moments rares où il voyait son papa. C’est ridicule, présenté comme ça! Je rapportais ce qu’on mangeait, où on allait, quel film on avait vu. Mon rapport à l’écriture est né à ce moment-là. Il s’agissait de rendre durable les moments fugaces. De les rendre éternels par les mots.

Quand avez-vous réalisé que vous deviendriez écrivain?

J’ai très tôt pensé à être publié. J’étais sans doute mégalomane: à 13 ans, j’ai présenté mes fameux cahiers Clairefontaine à un éditeur, Jean-Pierre Ramsay, qui était le mari d’une amie de ma mère. Il les a lus, il a réfléchi. Et il a décidé de ne pas les publier. Je pense qu’il ne se rendait pas compte de l’énorme importance de ce travail. J’ai dû poireauter encore dix ans.

Vos parents croyaient-ils en vos talents?

Ils devaient penser que je faisais un caprice. D’ailleurs, même après avoir été publié, mon père continuait de dire: «Ce n’est quand même pas Charles Dickens.» Si l’on compare Mémoires d’un jeune homme dérangé à David Copperfield, c’est assez court, c’est vrai.

Et aujourd’hui, il en pense quoi?

Nous parlons peu, mais je crois qu’il a été très fier quand le Prix Renaudot m’a été décerné. Vous savez, ma mère est née dans une famille d’aristocrates désargentés et mon père est issu de la bourgeoisie béarnaise. Ces racines font que l’on est assez silencieux. Pas comme les Suisses, mais presque!

Comment votre travail a-t-il évolué?

Mes premiers romans sont ceux d’un garçon de 20 ans qui veut qu’on le remarque. Ils sont constitués de péchés de jeunesse, c’est-à-dire de calembours, d’influences mal digérées, d’arrogance. J’ai encore mille défauts, mais j’ai trente ans de plus. Peut-être que je cherche moins à ce que chaque phrase épate. A partir d’Un roman français, c’est devenu plus… vieux, tout simplement.

Justement, lors de sa sortie en 2009, après avoir été retenu en garde à vue pour consommation de stupéfiants, vous parliez de prise de conscience, même de renaissance. Qu’en reste-t-il?

J’ai découvert au moment où la police m’a mis dans un placard que j’étais claustrophobe. Chaque seconde enfermé dure un an. Dit comme ça, ça fait enfant gâté. D’ailleurs, il s’agit de cela, d’un enfant gâté qui ne supporte pas qu’on lui tape sur les doigts. Mais bref, l’expérience m’a donné envie de faire un livre débarrassé des masques. Je n’ai rien contre les masques, j’adore Oscar Wilde quand il dit qu’il préfère l’artifice au naturel. Mais j’ai fait ce livre-là pour dire que ma génération avait une histoire, celle d’une génération sans histoires, justement, arrivée après la guerre, qui a grandi dans les Trente Glorieuses, sans la crise.

Enfin… pas d’histoires dans un certain milieu, quand même?

C’est vrai, vous avez raison. Dans une certaine bourgeoisie. J’avais résumé cela avec une phrase un peu facile dans L’amour dure trois ans: les problèmes des gens qui n’ont pas de problèmes. Il y a un grand livre suisse sur le sujet, Mars, qui se termine par la mort. C’est l’histoire d’un bourgeois qui meurt de ce milieu très poli ou qui pense en tout cas que c’est la cause de son cancer. Pour ma part, il s’agissait plutôt d’un besoin de me changer les idées avec des paradis artificiels.

Et tout cela a donc changé?

(Sourire) Vous voulez savoir combien je prends de drogue par soirée? L’écriture ne sert pas à résoudre les problèmes. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à tomber le masque complètement, et je ne suis pas sûr que cela serait intéressant. Mais je pense que cet épisode m’a permis de mûrir un peu. Je ne voudrais pas non plus guérir complètement. C’est bien que les écrivains soient un peu malades.

Avez-vous toujours peur de vieillir?

Oui, je n’aime pas tellement cela. Nous vivons dans un monde qui l’interdit. Et c’est la faute à Salinger! Son personnage d’éternel adolescent rend tout le monde complexé aujourd’hui.

Est-ce pour cela que vous avez épousé une femme de 25 ans votre cadette?<

Je ne sais pas. Pour moi, ce n’est pas une question d’âge, mais c’est une réalité. Il y a un grand écart, oui, c’est vrai. Je pense quand même qu’être avec quelqu’un de soit plus vieux, soit plus jeune est enrichissant. On n’a pas les mêmes références, il y a quelque chose d’exotique, c’est toujours étonnant. Alors qu’avec quelqu’un de son âge – j’ai essayé souvent! – on a l’impression d’un miroir qui vous renvoie vos propres faiblesses. Je suis pour que les différentes générations couchent entre elles!

Qu’est-ce qui vous obsède dans la beauté et la jeunesse?

C’est une idéologie, une sorte de totalitarisme dans lequel je vis, dont je suis à la fois complice et victime. J’essaye d’agiter ces questions-là: comment en sortir, est-ce bien, est-ce mal… J’essaye de comprendre pourquoi tout le monde est comme moi, aussi.

Y a-t-il quelque chose que vous regrettez?

C’est le temps, que je regrette. J’ai l’impression d’en avoir passé trop à boire pour rien, certains soirs. Et j’ai peut-être fait de la peine à des gens. Cela aussi, je le regrette.

D’ailleurs quelqu’un disait de vous que  vous étiez gentil et attachant mais que vous faisiez tout pour faire croire le contraire…

(Rires) Oui, c’est assez juste, mais ce n’est pas calculé. Peut-être que j’aimerais bien être un bad boy mais j’en suis incapable. Je reste cet éternel gentil garçon de Neuilly-sur-Seine, propre sur lui, avec sa raie sur le côté.

Créé: 23.03.2015, 11h11

Bio express

Naissance le 21 septembre 1965 à Neuilly-sur-Seine. Il publie son premier roman, Mémoires d’un jeune homme dérangé, en 1990, à 25 ans. C’est 99 francs, paru en 2000, qui le rend célèbre. Il y dresse une critique virulente du monde de la pub, dans lequel il travaille jusqu’alors. En 2003, il  devient directeur de collection chez Flammarion. Il obtient le Prix Renaudot avec Un roman français en 2009. L’an dernier, il se marie avec la Genevoise Lara Micheli et publie Oona & Salinger. Il est aussi le papa d'une adolescente de 15 ans.

Questions fantômes

Quelle question détesteriez-vous que  l’on vous pose?

Pourquoi ne partez-vous pas faire le  djihad en Syrie?


Quelle est la question que l’on vous pose tout le temps?

Qui êtes-vous vraiment, Frédéric Beigbeder? Ça, c’est vraiment con!

La dernière fois que...

… vous avez pleuré?

Dans Interstellar, quand Matthew McConaughey s’aperçoit en revenant d’une planète lointaine que sa fille a vieilli de 23 ans. C’est terrifiant.


… vous avez trop bu?

Au défilé Etam, récemment. L’open bar est la malédiction des écrivains mondains.


… vous vous êtes excusé?

Je passe mon temps à m’excuser.


… vous avez envié quelqu’un?

J’ai rencontré l’autre jour un journaliste français qui me dit, comme ça, l’air de rien, qu’il est le mec de Scarlett Johansson. Je l’ai un peu envié, quand même. Pourtant, je viens de me marier… donc je vous laisse tourner ça de la manière la plus aimable possible.


… vous avez transpiré?

Quand j’ai envoyé un SMS par erreur à quelqu’un dont je me moquais. Un truc assez méchant, qui a provoqué une grosse montée de sudation.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 8

Paru le 26 février 2020
(Image: Bénédicte) Plus...